publié le 5 novembre 2008
Dès le début, on a droit à un petit coup de pression des flics, qui nous attendent au départ du bus : trois civils viennent demander de fouiller le bus. Ces messieurs de la sûreté cherchent en effet des armes, voyez-vous. Le chauffeur refuse, les passagers aussi, sans que les espèces d’RG n’insistent plus que ça (ils avaient tout de même pu constater en jetant un œil qu’aucun missile sol-sol n’était entreposé dans la soute entre les cakes à la banane et les banderoles).
Au final, il s’agissait surtout de dire : « regardez, on est au courant de ce que vous faites ». Bien jouer, les fins limiers de la police dijonnaise, vous avez une connexion internet, vous connaissez le site brassicanigra.org et vous savez lire, on est très impressionnés par la compétence des services de renseignements français...
Cela dit, on ne va pas se plaindre, vu que dans d’autres villes les condés ont été beaucoup plus relou (blocage des bus et des trains, contrôles d’identité, photos, etc.).
Arrivés à Vichy en début d’après-midi, on peut profiter du fait que la ville n’est pas encore totalement bouclée. Et même, en cherchant bien, on peut trouver un bar qui ne s’est pas plié à l’obligation de fermer sa terrasse à partir de midi (par contre, à partir de 17h, c’est 2 800 € d’amende pour chaque chaise laissée au potentiel usage de manifestant-e-s énervé-e-s...). Des camarades ont moins de chance dans leur recherche d’un coin où se poser, et avalent leur bière de travers en captant sur le comptoir la petite plaque « la France, tu l’aimes ou tu la quittes », entourée de deux croix de Lorraine (ben oui, apparemment, y’avait aussi des résistants à Vichy...).
Dehors, l’ambiance est tout aussi pesante, avec un joyeux mélange de vieux bourges en promenade, de types louches en civil qui matent dans tous les coins et s’entretiennent de temps en temps avec des uniformes, et des check points à chaque coin de rue aux alentours du palais des congrès. La gente policière et gendarmesque est représentée dans toute sa diversité : ex-RG, nationaux en tenue anti-émeute ou non, BAC, gendarme mobile, CRS, municipaux.
Une manif d’une centaine de personnes en mode capuche écharpe tente de déambuler, mais se fait rapidement circonscrire par diverses variétés de keuf. Dans la foulée, un groupe de « désobéissant-es » en costume de déporté-e avec une étoile cousue sur la poitrine se fait chargé et embarqué par les anti-émeutes. Il paraît que c’était le but de l’action, histoire d’avoir des images chocs pour la presse... Manifestement, en face, ils ont dépassé le stade du symbolique ; décomplexé, comme on dit.
17 h, début du rassemblement pour le départ de la manif’. Les organisateurs locaux sont tendus : leurs rangs et ceux des orgas de gauche ne constituent même pas la moitié du cortège et ils sentent bien qu’une bonne partie des manifestant-e-s ne sont pas venus à Vichy seulement pour une petite promenade en périphérie du centre-ville comme le prévoit le parcours déposé en préfecture. D’ailleurs, la meilleure preuve que cette manif n’est pas tout à fait celle des organisateurs officiels – en plus du fait que localement, les diverses initiatives pour se rendre à Vichy étaient rarement portée par les orgas signataires – c’est la gestion du service d’ordre. Complètement débordés, les responsables du PS, des Verts ou de la FSU distribuaient plus ou moins strictement à à peu près n’importe qui des petits brassards jaunes et les consignes de base : on évite toute sortie du parcours, et si des gens veulent quand même aller se confronter aux flics, on ne s’oppose pas physiquement mais on les empêche de revenir dans le cortège...
La manif part vers 18h, sans qu’on sache trop bien si tous les bus et trains attendus étaient arrivés ou si les keufs en bloquaient encore.
Manif de nuit, donc, au départ plutôt dynamique, avec fumigènes, feux de bengale, pétards, et slogans plus ou moins vener (même le cortège du PCF scandait « Mur par mur, pierre par pierre, nous détruirons les centres de rétention » !). Arrivé devant la gare, aux abords du centre ville, le parcours de la manif (modifié plusieurs fois) devait bifurquer pour éviter de se rapprocher de la zone rouge. Des manifestant-e-s lancent un mouvement en direction du centre, et de la rangée de keufs planqués derrière des grilles anti-émeute. Un vague cordon de SO tente de s’opposer assez mollement, et rapidement plusieurs centaines de personnes sont engagées dans l’avenue et font face aux flics, alors que le reste du cortège stationne un peu plus haut. Les flics se prennent un certains nombres de projectiles divers sur la gueule (enfin, sur les boucliers), et une tentative d’arracher la grille avec une corde échoue. Sentant qu’ils commencent à être débordés, ils gazent les premières lignes de manifestant-e-s, puis envoient des grenades lacrymo dans toute l’avenue. Les assaillant-e-s refluent alors, puis reviennent à la charge, mais en restant maintenu-e-s à distance respectables des représentants de l’ordre qui répliquent à coup de flash ball.
Re-gaz, et cette fois-ci dans le recul, quelques bagnoles (4x4, notamment) font les frais de la colère des manifestant-e-s, et certaines servent à barricader la route. Pendant ce temps, la manif est repartie, sous l’impulsion des gentils organisateurs qui aimeraient bien pouvoir matérialiser la fracture « casseurs/manifestants » en laissant les premier-es aux prises avec les flics. Mais la manœuvre ne prend qu’à moitié, et nombreuses sont les personnes dans le cortège qui restent à porté de vue (et de lacrymo) des affrontements. Finalement, après un petit tour de pâté de maison, la manif repasse devant la gare, et peut apercevoir à quelques centaines de mètres deux voitures en feu derrière une rangée de flics. Les personnes restées sur les lieux de l’affrontement rejoignent alors le cortège, en montant des barricades sommaires avec des barrières de chantier.
Tout le monde remonte en direction de Cusset et du meeting prévu à 20h. Les flics suivent de loin en balançant de temps en temps quelques salves de lacrymo, gazant au passage les chauffeurs des bus sur le parking. La tension reste donc vive sur le chemin du retour, et des gens continuent de balancer des obstacles sur la route et de s’en prendre à quelques cibles symboliques : pub, 4x4, station Total.
Arrivés à l’endroit où doit se tenir le meeting, peu nombreux sont finalement ceux qui prennent place dans la salle pour écouter déblatérer les discours de Malek Boutih (qui finalement s’est décommandé) et consort (un peu plus nombreux sont ceux qui se font arnaquer au « coin restauration » en achetant des sandwichs pourris à 2 €...). Pas mal de gens restent dehors pour discuter de la manif, et essayer d’avoir des infos sur d’éventuelles arrestations, en faisant le compte des absent-es et en contactant les avocats.
Les flics ont suivi jusque là, et au bout d’un moment, les affrontements reprennent devant les grilles de l’espace Chambon ou se tient le meeting : il semble que beaucoup, qui se sont sentis fort-e-s et nombreux/ses face aux forces de l’ordre dans les heurts à Vichy, ont envie de poursuivre la bataille. Une centaine de personne restent devant les grilles, crament quelques poubelles et essuient des coups de flash ball, répondant avec ce qui leur passe sous la main (depuis les bouteilles récupérées au bar jusqu’aux tuiles du toit). Pendant ce temps, à l’intérieur, le meeting est perturbé par l’agitation de celles et ceux pour qui il est plus important de s’organiser pour le soutien des personnes arrêtées que d’écouter sagement quelques vedettes politiques. L’alarme incendie est déclenchée, et ça finit de vider la salle, alors qu’à l’extérieur les flics ont reflué sur la place, et qu’une barricade est érigée devant les grilles.
Moment d’intensité. Le feu, les manifestant-e-s pour qui il n’était pas question de venir à Vichy sans faire preuve de détermination à bloquer le sommet, les habitant-e-s du coin qui se sont joint à elles et eux dans l’affrontement avec les flics ; et puis, malgré tout, une faille pas si nette que ça entre les « casseurs/euses » et les autres, des vieux du PC qui sortent en gueulant contre les keufs plutôt que contre celles et ceux avec qui ils manifestaient un peu plus tôt, et les habituels gestionnaires socio-démocrates qui semblent avoir définitivement abdiqué devant cette situation qui leur échappe.
Mais le choix d’une petite ville de province pour organiser le sommet avait notamment pour but de limiter dans le temps les potentiels affrontements, et une bonne partie des personnes présentes doivent repartir en bus, souvent à contre-cœur. Les rangs se vident donc petit à petit, et une dispersion sans assaut est négociée.
Au final, il y aura eu entre 30 et 40 arrestations, en queue de manif, dans des rues adjacentes ou lors de la dispersion. Plus ou moins au hasard, apparemment, puisque "seulement" une quinzaine de personnes sont restées en garde-à-vue. Une équipe légale s’est constituée pour suivre les éventuels procès et organiser le soutien.
Et trois flics blessés, cinq caisses brûlées, les vitres de la mairies caillassées, et divers traces sur le mobilier urbain qui témoignent que les politiques migratoires européennes ne se mettront pas en place sans remous.