publié le 14 décembre 2008
Si on fait attention à l’affiche de ce débat, "terrorisme et radicalité" avec un gros logo de la RAF [1], et le nom des intervenants, Michel DEUTSCH et Pierre CONESA on peut être intrigué-e sur le choix du thème dans la période actuelle...
En lisant les petites lignes, on apprend que la pièce "la décennie rouge" va passer au théâtre et que M. DEUTSCH en est le réalisateur... Le débat est donc organisé par le TDB (Théâtre Dijon Bourgogne), en présence de deux intervenant dont P. CONESA, spécialiste en terrorisme, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense et actuel dirigeant d’une boîte d’« intelligence stratégique »...
Allez, un peu de motivation et de courage, on affronte le froid et on arrive au parvis St Jean à l’heure du débat... Petite salle avec beaucoup de gens, des étudiant-e-s, des lycén-ne-s... La salle est trop petite, c’est pas grave, on entasse les chaises et tout le monde se retrouve avec une place... Étrange disposition pour un débat, on dirait plutôt une conférence, avec les intervenants devant, derrière une table, et les autres personnes face à eux ; mais ça, on s’y attendait...
Allez, c’est parti, l’organisatrice présente le débat, les intervenants, parle de la pièce et annonce le déroulement de la soirée, en deux parties : la première sera un temps de parole (15/20 minutes) laissé à chaque intervenant afin de nous créer des bases communes et puis nous pourrons débattre....
M. DEUTSCH commence, il précise que son livre n’est pas une pièce de théâtre mais une commande de France Culture et enchaîne avec une petite présentation de l’Allemagne des années 70 et des débuts de la RAF... Là, l’organisatrice le coupe, il lui reste 5 minutes et il faut que P. CONESA prenne son TGV à 20h30... Alors l’autre intervenant enchaîne sur une définition du terrorisme. Pour lui, le terrorisme est un acte où la dimension affective est supérieure à la dimension stratégique et il existe trois sortes de terrorisme moderne. Le premier est ethnonational, il a donc un revendication politique puisqu’il revendique la liberté d’une nation. Le deuxième a aussi une revendication d’indépendance mais s’étend à l’échelle planétaire et pas seulement nationale (cf. l’organisation de Libération de la Palestine). La dernière forme est le terrorisme religieux, comme celui pratiqué par Ben LADEN qui n’est pas politique mais plutôt une lutte entre le bien et le mal. Il donne naissance aux attentats-suicides, légitimés par la croyance d’un paradis et contre lesquels on ne peut rien faire d’autre que de la répression vu qu’il n’y a pas de revendication politique...
Le décor est posé, le débat peut commencer... On ne peut pas remettre en cause l’utilisation des mots, de certains concepts ou notions dont la définition varie d’une personne à l’autre, d’un gouvernement à l’autre... Il faut croire M. l’Enarque.
D’ailleurs, quelqu’un dans la salle ne comprend pas dans lequel de ces 3 types de terrorisme rentre la RAF et le lui demande... L’Enarque répond qu’il s’agit juste d’une dérive existentielle qui a une phraséologie de la révolution et le réalisateur précise qu’il existe deux générations de la RAF, une utopiste et l’autre qui veut juste sortir de taule la première... Il glisse au passage que la RAF est un "groupe d’amazones" parce que constitué principalement de femmes... C’est vrai que c’est différent des terroristes femmes ou hommes, une femme qui pense, qui prend les armes, c’est cela qui dérange peut-être, qu’elle sorte de son rôle de femme... Enfin, comme dans toute conversation dans notre joli monde sexiste, le propos ne sera même pas relevé...
Le débat reprend sur la RAF, mais une personne, apparemment énervée par le discours des intervenants les coupe en leur disant qu’on ne peut pas se contenter de dire ce qu’ils disent. Il rappelle les conditions de détention de la RAF, les cellules de privation sensorielle... Mais là le réal’ n’est pas d’accord, quand même Baader avait des livres et des disques dans sa cellule (après la grève de la faim certes), on ne peut donc pas dire que les conditions de détention étaient si catastrophiques...
Une personne de la salle relance le débat sur un point plus général que ce détail, en essayant de rappeler qu’il faut contextualiser les événements, que la limite entre la RAF et le reste des étudiant-e-s n’était pas si nette, que l’Allemagne des ces années était "officiellement" une démocratie... Mais CONESA lui coupe la parole en rappelant que le débat porte sur la question de la légitimation des actes, pas sur la société allemande, et l’organisatrice enchaîne en disant que dans une dispute il faut s’écouter, et que si on du mal avec certains propos il faut les digérer...
Quelqu’un reprend en expliquant (et reprenant les propos de CONESA à ce sujet) que le terrorisme s’attaque a des populations indifférenciées et que ce n’est pas le cas de l’extrême gauche de l’époque, que les actes illégaux et la violence diffuse étaient pratiqués par de nombreux groupes en Italie notamment mais que la manière dont on raconte cette histoire est juste une façon de cacher les mouvements sociaux en retenant un seul point, et, transformant des personnes en héros ou terroristes... Les intervenants n’écoutent pas, causent entre eux, des gens disent que cette intervention est trop longue...
Le débat repart, quelqu’un demande pourquoi CONESA ne parle pas de terreur d’état et il lui répond que l’état fait du contre-terrorisme vu que le terrorisme est l’action du faible sur le fort... Le débat suit son cours, le réalisateur revient sur des détails et CONESA dit qu’il ne faut pas parler de terrorisme à toutes les sauces (mais, n’est-ce pas la mode ?) et que "le plaisir de la démocratie c’est de savoir que quand on sonne a notre porte a 6h du mat’, c’est le laitier" et rajoute en passant, qu’il a vécu en Algérie et vu des cadavres... Mais, sortant de la même bouche, le mélange entre le ressenti personnel et les arguments universitaires qu’il développe donnent un étrange mélange de deux discours distincts, difficiles a tenir en même temps...
Quelqu’un essaie de dire qu’aujourd’hui c’est plus souvent des flics cagoulés que le/la laitiėr-e qui débarque le matin, mais la seule réponse est qu’il a participé aux négociations concernant la libération de l’airbus en 94... Le débat s’envenime un peu, les personnes qui sont dans la salle essaient de lui faire comprendre que ce ne sont pas elles qui disent que les actes actuels sont des actes terroristes mais qu’il s’agit du point de vue de l’état.... Personne ne s’écoute, CONESA lance un "mais tu sais ce que c’est la DST ? tu sais ce qu’est l’anti-terrorisme ?" à quelqu’une qui essayait de lui expliquer son point de vue... Sur ce, sauvé par l’heure, monsieur l’Enarque s’en va, il a son train a prendre....
Le débat reprend, M. DEUTSCH dit qu’il trouve scandaleux ce qui s’est passé a Tarnac, que c’est de la caricature mais qu’il ne caricature pas les Brigades rouges, la RAF... Quelqu’un dans la salle essaie de poser le problème de la légitimité de la violence dans les mouvements sociaux... S’ensuit un débat sur le fait que c’est scandaleux ce qui se passe en France (un ancien patron de Libé arrêté et menotté devant ses enfants...) et un retour sur des détails concernant la RAF... Les personnes qui sont dans la salle n’ont pas l’air d’accord avec l’intervenant, le débat stagne... Mais l’organisatrice arrive à glisser un court instant de pub avec un subtil "il faut lire le livre et venir voir la pièce"... Quelques mots s’échangent encore sur des détails, sur la légitimité de tels actes, l’intervenant affirme qu’il croit en la voie de la démocratie et non en celle des armes...
L’organisatrice regarde l’heure et décide de couper le débat par une nouvelle page de pub pour la pièce et annonce la prochaine "dispute" en janvier sur le thème de "que sais-je de l’enfermement".
Bref 2h de discussions où seuls les intervenants semblaient autorisés à donner leur avis, un débat qui tentait de s’élargir mais qui était tout le temps recentralisé sur le "c’est légitime ou pas " à l’aide de l’Enarque... Mais, à la sortie, quelques personnes continuaient d’aborder ces sujets entre elles, des discussions en petit groupe naissaient : on voyait bien que l’avis de l’Enarque n’était pas toujours partagé... et même, certaines personnes tout ce qu’il y a de plus respectables avouaient que, par les temps qui courent, elles aussi se sentaient "un petit peu terroriste"...