réalisée en février par des membres de l’UL CNT
publié le 20 avril 2009
Interview réalisée le 3 février 2009 entre des membres de l’union locale CNT 21 et le porte-parole de l’intersyndicale FO-CFDT et du personnel du site de production de Dijon, quai Nicolas Rolin.
A noter, la présence de la CGT dont nous avons rapidement rencontré des représentants le 23 décembre 2008 : il semble qu’il y ait des divergences sur la « forme » (rapport de force ?) des actions engagées. Néanmoins, la CGT n’a montré aucune hostilité à cette initiative. Le 20 novembre 2008, la direction de la multinationale UNILEVER (dont fait partie Amora) a annoncé la fermeture de deux sites de production et du centre de logistique de l’entreprise. Ce sont 296 suppressions d’emplois qui sont programmées : 184 à l’usine de Dijon, 77 à celle d’Appoigny et 35 au centre de logistique. UNILEVER est un trust agroalimentaire Néerlandais employant 180000 salarié(e)s dont 5000 en France.
Pourquoi cette interview :
le 6 décembre 2008, une
manifestation organisée par les
salarié(e)s d’Amora, a mobilisé 3000
personnes, Amora, c’est putain d’usine,
tu bosses, on t’exploite, on profite, on te
vire.
C’est une aberration écologique,
produire à 2000 km, vendre ici alors
que tout peut-être produit localement.
Depuis cette interview :
le lundi 16 mars, la lutte s’est durcie par un mouvement de grève avec
l’occupation du dépôt de Chevigny.
Lundi 23 mars, après l’échec des négociations, l’assemblée générale du 24
mars a décidé de poursuivre le mouvement.
Mercredi 25 mars, opération vidage des rayons des produits Amora du
carrefour de Quetigny.
Jeudi 26 mars, c’est dans un climat tendu qu’un accord sur les primes de
licenciement a ete signe, le montant de celles-ci suivant l’ancienneté va
varier de 60000 a 100000 euros. Voila …

CNT : Ces licenciements que prévoit
UNILEVER pour les entreprises AMORA de
DIJON et APPOIGNY vous ont-ils surpris ?
Oui, surtout au vu des bénéfices dégagés. Amora
dégage environ 25 millions d’euros net par an. Unilever
fera un peu plus de 5 milliards net au niveau mondial
en 2008.
Nous sentions bien qu’il se passait des choses. A
la demande des Organisations Syndicales, un
Comité Central d’Entreprise (CCE) Extraordinaire a
été convoqué pour informer sur l’avenir des 3 sites. Il y
a même une journée de grève pour l’obtenir.
Pour Appoigny, Unilever avait abandonné les
cornichons du bassin Auxerrois. Maintenant, ils
viennent d’Inde, du Sri Lanka et du Pakistan. En
Inde, il s’est aussi monté des vinaigreries.
Sur Dijon, ils ont délocalisé la vinaigrette en
Tchéquie et la moutarde sur Chevigny.
La goutte d’eau de trop, c’est d’apprendre que
presque toutes les mayonnaises partaient sur
l’Espagne et le ketchup sur l’Italie.
Sur Chevigny à 15 km de Dijon, il y avait la place
de faire un projet industriel pour toutes les
productions et tout le personnel.
De plus, alors que nous avons notre propre centre
logistique, FM Logistic installe à Fauvernay (vers
Chevigny) une immense plate-forme
dont le premier
client sera Unilever.
Le matin de ce CCEE, ils nous ont amusés. Après
la pause, en 1 heure c’était fini : « vous voulez savoir
ce que ça veut dire : on ferme Appoigny, on ferme
Dijon, on ferme le centre logistique ». Et ils ont fermé
le dossier.
Des délégués ont dû se mettre devant la porte
pour les empêcher de partir pour qu’ils nous donnent
des explications.
C’est un projet qu’ils n’avaient pas décidé d’ouvrir
maintenant.
CNT : Suite à l’annonce du projet de
licenciements, est-il vrai que, par peur d’une
grève, la direction d’AMORA a déménagé les
quelques semaines de stock qui se
trouvaient sur le site de Chevigny ?
Oui, mais c’est le jeu. D’ailleurs ils s’y sont mal
pris. S’ils avaient laissé le dépôt plein, nous aurions
fait un peu la grève devant et c’est tout.
Aujourd’hui, on devrait être en train de partir en
saison, mettre les équipes de week-end en place,
mais les stocks sont complètement vides.
Ils nous payent, on ne fait rien, et ils savent très
bien qu’au premier avertissement, ce sera
l’explosion. Ils ont peur d’un conflit très dur.
C’est une usine fantôme, les gens sont au Comité
d’Entreprise, prennent le café, discutent.
CNT : La direction n’ose pas intervenir ?
S’ils le faisaient, ce serait le scandale.
Ils communiquent beaucoup mais nous aussi.
La situation peut déraper.
Le site de Dijon est surveillé. Deux collègues
qui ont fait 2 tags à l’entrée se sont retrouvés 13h en
garde à vue.
CNT : Le 26 novembre 2008, à l’Assemblée
Nationale, le Député Bernard Depierre (UMP)
a interpellé Hervé Novelli, Secrétaire d’État
chargé des PME, sur la fermeture des
entreprises AMORA en Bourgogne. La
réponse du ministre fut nette et précise :
UNILEVER va restructurer, regrouper et
pérenniser la production d’AMORA sur le
site de Chevigny-Saint-Sauveur. Les postes
supprimés seront reclassés au sein
d’Unilever et la moitié des 300 emplois créés
par la construction d’une plateforme
logistique à Fauverney sera réservée aux
salariés d’AMORA.
Le 27 novembre 2008, des élus socialistes,
du Nouveau Centre et UMP, se sont joints à
votre l’intersyndicale pour rencontrer la
direction d’Unilever France. Son Président,
Claudio Colzani a précisé qu’UNILEVER va
concentrer, à Chevigny-Saint-Sauveur, trois
usines dans une seule et développer un
projet de réindustrialisation pour Appoigny.
Au regard de ces réponses, pensez-vous
qu’il y ait encore quelque chose à attendre
sur le terrain politique ?
On a des attentes, selon leur compétence.
Les élus locaux nous ont aidés à maintenir la
pression entre Noël et le jour de l’an mais
n’empêchent pas ce type de restructuration.
Nous avons été reçus à Bercy par un chef de
cabinet commun à Mme Lagarde et à M. Chatel.
Nous lui avons demandé si l’Etat pouvait agir. La
réponse fut sans appel : « nous n’avons rien pu faire
pour Lu, ni pour ArcelorMittal, alors pour vous... ». Il
nous a dit qu’il y avait deux manières de gérer un
problème : le désordre ou la négociation. En clair,
cela voulait dire : ne nous créez pas de problème,
négociez. Si en plus on pouvait crever en silence,
cela les arrangerait bien !
Le débat politique est fermé au niveau national,
mais pas au niveau de la ville de Dijon pour une
éventuelle réindustrialisation du site. Mais c’est pas
évident, Unilever a prévu une clause de non-concurrence.
Il ne faudra pas que ce soit des
produits qui concurrencent ceux d’Unilever. Or, c’est
50% de votre chariot en grandes et moyennes
surfaces !
Nous penserons également aux hommes
politiques quand on sera obligé de traiter le plan de
sauvegarde de l’emploi. Personne ne doit rester sur
le carreau.
Le seul niveau qui pouvait permettre d’interdire de
fermer les sites, c’était celui de l’Etat.
CNT : A la
lecture de
l’interview de la
direction
d’AMORA par
le journal le
Bien Public, du
samedi 10
janvier 2009,
qui insiste sur la restructuration d’AMORA et
le reclassement des salariés, les salariés
sont-ils encore confiants et comment les
informez-vous de l’évolution de la situation ?
On ne fait plus confiance à personne.
On a fait un protocole d’accord avec la direction
pour des heures d’information syndicale
supplémentaires. Il y a toujours la possibilité de la
grève.
On informe les salariés sur toute la procédure, sur
leurs droits et pour le PSE (plan de licenciement
économique), on les questionne pour connaître, par
exemple le nombre de personnes à charge.
On ne fera pas les choses à l’envers. Pour
l’instant, on essaie de comprendre le motif
économique avec nos experts comptables. On a pris
un avocat pour voir si on peut faire quelque chose au
pénal.
Ensuite, on va travailler sur le projet industriel. Ils
veulent faire à Chevigny, à partir de 3 usines, 1 usine
qui doit démarrer le 1 janvier 2010.
Il n’y a pas de projet industriel. Ils nous pensent
naïfs, mais on reste persuadés que le plan de
restructuration comprend aussi Chevigny.
Ils viennent de réinvestir 10 ou 11 millions d’Euros
sur l’usine de Tchéquie pour le conditionnement de
la mayonnaise.
Ils disent qu’ils vont investir 26 millions sur
Chevigny. C’est une usine où il n’y a pas eu
d’investissement pendant 30 ans. Le matériel y est
vieillissant. Il n’y a aucun devis. D’où sortent tous ces
millions ? Nous savons que sur ce site, les mécanos
n’ont ni postes à souder, ni perforateurs.
CNT : UNILEVER projette de nombreux
licenciements (plusieurs milliers) pour
l’ensemble de ses entreprises.
Avez-vous des contacts avec des
organisations syndicales d’autres
entreprises appartenant au UNILEVER en
France, en Espagne, en Allemagne, en
Pologne, etc ?
On en a eu en France avec les représentants de
Miko à Saint-Dizier, qui sont passés à la moulinette,
il y a environ 1 an. Ça nous a bien servi. Ils agissent
avec nous comme avec eux. On arrive à prévoir à
peu près la manière dont ils vont agir.
Il n’y a pas un plan social qui se ressemble.
Unilever, ce sont des professionnels des plans
sociaux. Ils disent « on va leur annoncer ça, ils vont
faire grève 4, 5 semaines ». Il y a un moment où la
fiche de paye arrive et il y a 0 dessus.
Et les salariés disent : « vous êtes gentils, mais il
faudrait quand même aller négocier avec la boîte ».
Et ensuite, c’est encore moins facile de négocier la
prime de licenciement.
Nous avons décidé de faire un peu autrement : on
ne va rien faire mais on va être payés et on va les
user.
Je ne sais pas qui va finir le plus usé. Mon
directeur d’usine devra rendre des comptes au
groupe. On est en conflit, ce n’est pas une
négociation.
Pour ce qui est de l’ordre des licenciements, sous
réserve qu’on ait traité l’ordre des licenciements dans
le PSE, ils s’engagent (sachant que les promesses
n’engagent que celui qui les fait) à ce qu’aucune
lettre de licenciement ne parte avant le troisième
trimestre de cette année. A voir.
CNT : Devant l’entreprise AMORA, quai
Nicolas Rolin, vous avez accroché une
banderole « UNILIVER PROFITE D’AMORA ».
Qu’entendez-vous par « AMORA », la marque ?
L’entreprise familiale avant son achat par
UNILEVER ?
Les deux, ils profitent d’Amora, ils profitent de
nous, avec les pertes d’emplois. On leur a amené à
peu près 25 à 27 millions d’euros pendant 8 ans et
maintenant ils délocalisent.
On a fait tout ce qu’ils ont voulu : les 3/8, les
week-ends, leurs trucs de Maintenance de
Production Totale, tout cela pour en finir là.
« Amora », c’est aussi l’entreprise. Nous, nous
allions au boulot en allant chez Amora, mais le 6
décembre, on a été très impressionnés par le monde
qu’il y avait et par l’attachement des dijonnais à cette
marque. On ne l’avait pas compris dès le départ,
mais ensuite, bien évidement, on s’en est servi.
CNT : Vous aussi ?
Oui, cela fait 20 ans que je suis là, 19 ans que je
suis délégué. Pendant des années, c’était à peu près
+10% en volume, +8% en chiffre d’affaire.
Ils nous ont formé lourdement et, en termes de
qualité, de sécurité alimentaire, nous étions vraiment
à la pointe de toutes les techniques.
CNT : La volonté de faire baisser les coûts
de production peut-elle avoir des
conséquences sur la qualité des produits ?
La qualité gustative au niveau organoleptique,
oui : pour que la mayonnaise vous coûte moins cher,
vous mettez plus d’eau et moins d’huile.
On a travaillé pendant des années pour les
marques de distributeurs. Par exemple, en ketchup,
on met un peu moins de ketchup. Ensuite, c’est le
consommateur qui choisit.
La sécurité, non, sauf si on pousse le bouchon
trop loin. Le Canard enchaîné l’a publié : Unilever a
quand même acheté, par l’intermédiaire de Saipol, la
maison mère de Lesieur, un lot d’huile en Ukraine qui
était couplé avec de l’huile minérale.
L’Italie, l’Espagne ont estimé que ce n’était pas
dangereux, la France a appliqué le principe de
précaution. Avec notre système de traçabilité, on a
tout retrouvé. C’est un boulot énorme. Lorsqu’il a été
terminé, la direction départementale de la répression
des fraudes a dit « en fin de compte il n’y a pas assez
d’huile minérale dedans, ce n’est pas dangereux,
vous pouvez tout remettre sur le marché ». L’huile
minérale, je ne connais qu’un seul minerai qui en
donne, c’est le pétrole !
Je pense que ces gens-là savent encore à peu
près ce qu’ils font, mais quand on en arrive là, c’est
une amorce de dérive et jusqu’où irons nous pour
abaisser les prix ?
CNT : Avez vous pensé ou étudié la
possibilité de reprendre l’entreprise en vous
organisant en Société Anonyme à
Participation Ouvrière ou en Société
Coopérative Ouvrière de Production ?
Oui, mais la clause de non-concurrence restreint
énormément nos possibilités.
Et, autre problème, en 2002, ils nous ont placés
en société industrielle, avec un principe de location-gérance.
Nous sommes travailleurs à façon. Unilever
nous achète nos produits, nous vend les matières
premières, nous les transformons et nous vendons
tout à Unilever.
Je ne vois pas comment on peut recréer une force
de vente, en concurrence avec Unilever.
Pour la réindustrialisation du site, nous n’avons
guère d’espoir, même si la mairie intervient… sans
oublier la question de la valeur du terrain.
CNT : En Finlande, Unilever avait racheté une
entreprise de moutarde délocalisée en Suède
puis en Pologne. Les Finlandais l’ont reprise,
est-ce que ça a joué ?
Oui. Je n’étais pas au courant pour la Finlande,
mais ils ne sont pas fous.
Cela me rappelle Danone et Senoble. Senoble
représentait 2% du marché, seulement 10 ans après,
10% du marché. Il a dû se passer la même chose en
Finlande et maintenant, ils verrouillent.
Bénédicta a été vendu quand nous sommes
rentrés dans le groupe Unilever. Les cadres l’ont
racheté, ils étaient en SA et ils nous ont fait une
énorme concurrence et maintenant ils sont rachetés
par Heinz.
Nous aurions aimé qu’Unilever nous revende.
Mais non, ils voulaient nous tuer, comme Miko ( ils
ont racheté le plus gros centre de production de
glace du monde, je crois, près de Moscou).
Peut-être y a-t-il une législation fiscale
différente ?
Peut-être. C’est de la finance pure et dure, je ne
peux pas m’avancer. Il peut être facile de dire : on
prend les coûts à la tonne. En France, on compte
maintenant les coûts de transport et pas en
Tchéquie. Ils présentent les chiffres comme ils
veulent.
Mais ces gens n’ont pas un peu de
sensibilité humaine ?
Aucune ! dans une réunion, Claudio Colzani était
avec un sénateur-maire, deux députés et le président
de la région (aussi sénateur) a jeté son crayon en
disant : « si vous n’êtes pas capable de faire des lois
qui vous arrangent, c’est votre problème, ce n’est
pas le mien ».
En plus, avec la Loi de Modernité de l’Economie,
ce sera censé être de la faute de l’Etat si nous
sommes licenciés. Les industriels n’ont pas le droit
d’augmenter leurs tarifs pendant trois ans « il faut
donc abaisser nos coûts » diront-ils et hop, on
retourne en Pologne ou en Tchéquie ..... Ce n’est
jamais de leur faute.
Il faudrait se pencher sur les actionnaires, il y a
forcément des banques. Avec la crise bancaire, les
banques ont besoin d’argent, c’est une mécanique
et, au niveau de l’emploi, il va y avoir du dégât.
Le Président de la République dit : on leur a
accordé un prêt. Mais une banque fait de l’argent sur
l’argent. Elle ira donc frapper à la porte de
l’actionnaire, qui délocalise… Il n’y a pas de solution.
En réinjectant de l’argent dans les banques, on
retombe sur la même chose : faire de l’argent sur de
l’argent.
Ici ce n’est pas une usine, c’est un centre de
profit.
CNT 21