publié le 8 octobre 2008
Cette soirée s’inscrit dans le cadre d’une tournée française des antifascistes radicaux moscovites du groupe What We Feel (hardcore) qui joueront dans 7 villes (Paris, Angers, Bordeaux, Toulouse, Saint-Étienne, Dijon et Strasbourg) du 23 au 30 novembre.
Cette tournée est l’occasion pour elles-eux de présenter la situation antifasciste dans leur pays, la manière dont illes ont choisi de s’engager au quotidien contre les néo-nazis mais aussi de nouer des liens à plusieurs niveaux (militant-e-s à militant-e-s, mais aussi de scène musicale à scène musicale), de renforcer les contacts franco-russes en échangeant nos expériences autour de la musique, des lieux (très peu nombreux en Russie, d’où les difficulté que rencontrent les scènes musicales contre-culturelles), des pratiques d’autonomies...
Les membres de What We Feel présenteront leurs expériences de militant-e-s après la projection du DVD réalisé pendant la tournée de Stage Bottles en mai dernier en Russie. Une brochure de présentation, intitulée “Antifascistes en Russie aujourd’hui” (éditée par No Pasaran ! et Barricata) sera dispo, et la possibilité de s’informer sera aussi assurée par le biais d’une exposition reprenant les points forts pour comprendre ce qui se passe en Russie depuis les années 90.
What We Feel, malgré sa jeune existence (formation en 2005), a déjà plusieurs expériences de contacts internationaux dans la scène antifasciste radicale, et depuis l’assassinat de Sacha Ryuhin (le 16 avril 2006) avant un de leurs concerts à Moscou, illes sont conscient-e-s du rôle déterminant que joue la scène contre-culturelle dans l’engagement antifasciste en Russie.
Depuis le début des années 1990, il y a eu en Russie un fort accroissement de l’activité de rue des néo-nazis, activité qui s’est traduite par des violences racistes et antifascistes très souvent fatales. On a ainsi dénombré depuis quatre ans plus de 2 000 agressions, qui firent 285 mort-e-s. Pour le début de l’année 2008, le centre SOVA [1] a d’ores et déjà recensé plus de 50 assassinats perpétrés par des militants d’extrême droite ; dans la même période, il y a eu plus de 200 agressions à caractère raciste (sans compter celles qui n’ont pas fait l’objet de plaintes auprès de la police, qui n’hésite pas à collaborer avec les groupes de l’extrême droite les plus violents).
Les militant-e-s antifascistes sont, quant à elles-eux, les autres cibles de l’extrême droite : pisté-e-s par les fachos, suivi-e-s à leur domicile ou sur les lieux où illes militent, illes prennent chaque jour un risque mortel, et plus d’une dizaine d’entre elles-eux y ont déjà perdu la vie.
Parallèlement à cela, le gouvernement ne semble guère s’inquiéter de la prolifération de cette extrême droite plus ou moins groupusculaire, dont il utilise d’ailleurs bien souvent, à la faveur d’une campagne électorale ou d’une guerre sale, la phraséologie et l’imagerie. Pendant les guerres de Tchétchénie, Poutine a fait sien le discours de stigmatisation de l’étranger-e, de préférence originaire des régions du Caucase ; son régime autoritaire et sa police récusent toute mise en cause, qu’elle vienne des ONG ou de la scène contre-culturelle.
Face à cela, un mouvement antifasciste radical, autonome, lié à une scène contre-culturelle en plein essor, est en train d’émerger dans de nombreuses régions de Russie. C’est un mouvement de jeunesse, qui vient renouveler les rangs des antifascistes des années 90, moins nombreuxses ; ses militant-e-s, pas toujours organisé-e-s, mais dont la politisation est indéniable, font preuve d’un grand dynamisme, et ne sont pas prêt-e-s à se laisser récupérer par des organisations contrôlées par l’État russe. Leur volonté et leur besoin de contacts avec les autres scènes antifas radicales et autonomes dans le monde sont énormes, et des initiatives aussi bien contre-culturelles que politiques au sens strict ont déjà vu le jour.
Ainsi, au printemps 2007, le groupe italien Los Fastidios a fait un concert monstre à Petrozavodskh, rassemblant un millier de personnes, qui scandaient en choeur « Antifa Hooligans », après avoir fait plusieurs centaines de kilomètres en train pour se rendre au concert. Ça n’a l’air de rien, mais quand on sait que de nombreuxses jeunes se sont fait violemment agresser alors qu’illes se rendaient à des concerts de punk ou de hardcore étiquetés antifas, on comprend mieux, de chez nous, l’engagement que ça suppose. Cette année encore, en mai, c’est Stage Bottles qui a joué à Moscou [2], Saint-Petersbourg et Petrozavodskh, avec le tout jeune groupe Nitchevo Ralachevo, réunissant un public enthousiaste, qui a d’ailleurs pu répondre aux questions posées par une militante de la CNT/Barricata. Le résultat de ces interviews sera d’ailleurs publié sur le DVD proposé avec la brochure Antifascistes en Russie aujourd’hui, comme un autre témoin du travail commun mené par les antifas russes et français-e-s.
L’année 2008 a également été l’occasion d’autres mobilisations conjointes, en France et en Russie. En France, il y a eu la tournée de meetings de deux militant-e-s, l’une de Saint-Peterbourg et l’autre de Moscou, tournée qui s’est terminée par une mobilisation antifasciste le 9 mai à Paris.
En Russie, des manifestations de soutien aux sans-papiers français-e-s et aux militant-e-s emprisonné-e-s ont rassemblé des militant-e-s à Moscou, qui ont défilé avec des fumigènes, selon leur habitude, mais aussi pour montrer qu’illes se solidarisaient avec Ivan et Bruno, arrêtés à cause de la présence de fumigènes dans leur voiture. Les antifas moscovites ont aussi repeint plusieurs fois la façade d’Air France, avec des slogans en français ("Solidarité avec les sans-papiers"), en anglais et en russe. Cette initiative montre bien de quelle façon l’engagement des antifas russes est large : il ne se limite en effet pas seulement à la lutte au quotidien contre la présence (visible) des bandes de fachos dans la rue. Il concerne la solidarité avec les SDF (initiatives Food Not Bombs) et les immigré-e-s, le refus de l’État sécuritaire et policier (manifestation sauvage contre les violences policières, en plein centre de Moscou), l’engagement pour le droit des animaux, etc.
Depuis les années 1990, des contacts existent entre les militant-e-s antifascistes radicaux et les anars russes d’une part, et les scènes antifascistes radicales et autonomes allemandes, françaises, tchèques, polonaises, etc. d’autre part. Ces contacts se sont renouvelés au fur et à mesure des années, avec l’émergence de nouveaux journaux et fanzines, avec l’engouement que suscitent les contre-cultures punk, hardcore et redskin en Russie, et aussi les idées que donnent des initiatives comme Food Not Bombs, qu’on retrouve dans plusieurs pays. L’un des points forts des contacts internationaux qui se nouent, c’est la scène musicale punk et hardcore qui se dote de ses propres labels et circuits de distribution.
Plusieurs groupes ont associé musique et politique : Sandinista, le groupe dans lequel jouait Timur Kacharava, assassiné en 2005 par des fachos à Saint-Petersbourg, Crowd Control dont un des membres a été arrêté après une manifestation sauvage appelée contre un rassemblement du DPNI [3] en septembre 2006, ou encore What We Feel, Brigadir ou Nitchevo, dont les paroles sont on ne peut plus significatives de leur engagement antifasciste radical.
En France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Suède, au Danemark, en Autriche, en Suisse, etc., les antifascistes radicaux sont conscient-e-s de la gravité extrême de la situation en Russie et de la nécessité d’apporter tout le soutien possible aux militant-e-s russes. L’Antifanet auquel appartient le réseau No Pasaran ! a lancé une campagne de soutien financier et d’informations dans toutes ses publications, le secrétariat international de la CNT a mobilisé le soutien du Red and Black (en Grèce, en Suède et en Espagne), et le SRA [4] continue sa campagne de solidarité, lancée en mai 2006.
Après un rassemblement en mai 2006 devant l’ambassade de Russie à Paris pour protester contre les assassinats de militant-e-s antifascistes et antiracistes et les centaines d’agressions racistes perpétrées par les néo-nazis russes, un concert de soutien a été organisé la même année et a permis d’informer sur la situation des militant-e-s russes. Le SRA a poursuivi ses actions les années suivantes en continuant, d’une part à publier régulièrement des informations que nous faisaient passer les antifas russes avec lesquels nous étions en contact et, d’autre part, à mettre sur pied la tournée qui aura lieu en novembre 2008, dans la continuité de celle organisée en mai dernier par le réseau No Pasaran. Tournée qui a constitué un premier jalon dans le travail de sensibilisation à Paris, Angers, Nantes, Toulouse et Bordeaux.
Maloka, SCALP 21
[1] Le centre SOVA est une organisation non-gouvernementale qui comptabilise et recense les agressions et crimes racistes commis en Russie et effectue une surveillance des sites internet de l’extrême droite.
[2] À Moscou, il n’y a pas eu de pub, ni de flyer pour ce concert, pour des raisons de sécurité.
[3] DPNI : Mouvement contre une Immigration Illégale, parti d’extrême droite.
[4] SRA : Solidarité Résistance Antifasciste.