Dénonciation, répression, propagande xénophobe et « nettoyage » des villes...
Nous utilisons dans ce dossier le terme de « Roms », parfois le terme de « ressortissant·e·s roumain·e·s », ou de « migrant·e·s » avec une certaine gêne et indécision. Au début des années 70, certaines associations ont decidé d’utiliser le terme « Roms » de manière prédominante. Si ce choix visait d’abord à mettre fin à d’autres appellations aux connotations négatives, ainsi qu’à marquer une histoire et des cultures particulières, ou encore des revendications politiques, il peut aussi avoir pris pour ambition, dans certains discours institutionnels de figer des groupes diversifiés autour d’une uniformité nationale, ce qui peut nous interroger. Plus encore, ce terme revendiqué à l’origine s’est trouvé malmené et entaché, notamment dans les discours politiques et médiatiques à partir des années 2000. Si certain·e·s le brandissent encore fièrement, cela entraîne aussi parfois une volonté de distanciation de la part d’une partie des personnes étiquetées Roms. Qu’il soit outil des dispositifs de criminalisation et de rejet, ou ressort de visions misérabilistes, il devient source d’obstacles et mépris multiples dans le quotidien. D’ailleurs suivant à qui l’on s’adresse, au contexte ou au parcours des un·e·s et des autres, certain·e·s de ceux et celles que l’on dénomme aujourd’hui Roms à Dijon se disent pour leur part parfois Roumain·e·s, parfois Roms, ou Français·e·s, parfois rien de tout ça… Face à ces problématiques complexes, nous avons donc utilisé parfois aussi le terme « Roumain·e·s », qui n’est sans doute pas plus satisfaisant mais qui met en avant les attaches/origines géographiques des personnes autour desquelles se centre ce dossier à Dijon.
Note de forme : Illes est une féminisation de ils qui inclut ils et elles.
Depuis quelques années, des personnes d’origine roumaine, qui se revendiquent Roms ou non, sont installées à Dijon, ballotées de squats en expulsions, le plus souvent rejetées et invisibilisées. Alors que le ministre des Affaires Étrangères roumain, Adrian Cioroianu, proposait à la fin de l’année 2007 de faire acheter par l’État roumain un terrain dans le désert en Égypte pour y parquer les Roms et que les lynchages et discriminations quotidiennes se multiplient là-bas, certain·e·s essaient de venir vivre par ici, malgré les « lois spéciales » et le racisme communément partagé qu’illes rencontrent à tous les niveaux de l’édifice social, en France aussi.
À Dijon, l’hiver 2008 s’annonce difficile et certain·e·s d’entre nous rejoignent leur histoire en marche. Dès septembre, une entreprise vient, pour le compte de l’OPAC (Office de logement public), « dévitaliser », c’est-à-dire casser le toit d’un squat rue de Longvic où habite une dizaine de personnes d’origine roumaine. Une mobilisation collective et des requêtes juridiques ont raison pour un temps des « dévitaliseurs ».
Nouvelle mobilisation début décembre devant les squats de l’avenue de Langres, le propriétaire ayant décidé la démolition de maisons où habitait depuis un an une cinquantaine de personnes. Cette fois, c’est la mairie qui fait intervenir les services d’hygiène de la ville pour pousser la société propriétaire Gessy Verne, à expulser. Gessy Verne amorce l’expulsion sans se soucier de respecter une quelconque procédure légale, en pleine trêve d’hiver. Une nouvelle mobilisation l’en empêche. Au cours de cette intervention pour défendre le droit à un logement, des personnes venues sur place font la connaissance du président de l’association France-Roumanie, soutien affiché de l’équipe municipale. Celui-ci dit aider les Roms mais se montre fort réticent face au soutien que le collectif naissant commence à apporter.
La préfecture veut expulser. Des collectifs de soutien, alliés aux Roms, s’y opposent et le font savoir par des manifestations, interventions au conseil municipal et des liens de solidarité se tissent. De leur côté, les services de police nationale et municipale harcèlent quotidiennement dans la rue ou dans les maisons. La mairie fait barrage à l’accès aux droits sociaux de base dont les Roms établis sur la commune devraient pourtant pouvoir bénéficier. Elle refuse par ailleurs d’envisager toute solution de relogement.
C’est dans ce contexte tendu que la police resserre l’étau. Tout au long du mois d’avril vont s’enchaîner des filatures quotidiennes, écoutes et planques devant les maisons, puis descentes masquées au petit matin, arrestations et gardes à vue. Cette enquête s’avèrera avoir été amorcée par la contribution du président de l’association France-Roumanie qui s’était rendu volontairement un matin de janvier au commissariat pour y dénoncer une liste de personnes. Au final, plusieurs personnes de la communauté Roumaine sont emmenées directement en prison préventive, accusé·e·s d’avoir touché des aides sociales indûment, d’aide au séjour irrégulier ou encore de mendicité abusive. Les policier·e·s disent aux autres personnes relâchées à l’issue des interrogatoires, qu’elles sont aussi soupçonnées d’escroquerie grave, qu’illes peuvent les arrêter de nouveau n’importe quand et les remettre en garde à vue à loisir, prendre leurs enfants pour les mettre à la DDAS. Il faut qu’illes partent.
La « tranquille » Dijon est, à l’époque, la seule ville où des personnes d’origine roumaine se retrouvent plusieurs mois en prison pour avoir touché des aides de la CAF ou de la CPAM avec des dossiers pourtant remplis en toute connaissance de cause et en bonne et due forme par des travailleurs sociaux et des employé·e·s de la CAF et/ou de la CPAM. C’est aussi la seule ville en France à notre connaissance, où des Roms se retrouvent incarcéré·e·s pour avoir accueilli d’autres Roms chez eux·elles, ressortissant·e·s de la communauté européenne, avec pour motif « aide au séjour irrégulier ».
L’affaire est d’abord étouffée, certaines personnes, apeurées par la multiplication des menaces et incarcérations, repartent effectivement. Profitant de l’orage, la préfecture peut enfin expulser discrètement, le jeudi 14 mai, le squat de l’avenue de Langres où vivait une dizaine de familles, certaines établies depuis quelques années sur la commune. Certain·e·s ne cachent pas leur jubilation de se débarrasser de ces gens et de ces lieux qui font « tâche ». Il faut aseptiser la ville pour l’arrivée des touristes, pour le futur passage du tramway avenue de Langres, pour le bon vouloir des commerçant·e·s ou parce qu’on promeut les dispositifs sécuritaires. Pourtant la répression n’est heureusement que partiellement efficace et, quelques mois plus tard, alors que certain·e·s Roms sont encore en prison, d’autres reviennent en nombre à la caserne du « Petit Creusot ». Le soutien se remet en place, malgré les efforts renouvelés des propriétaires et de la police pour dégager le terrain.
Dans le cadre de ce nouveau bras de fer, le 31 décembre 2009, en guise de cadeau de fin d’année, le Bien Public, sous la plume de G. Dupont (cf. reproduction dans ce numéro), revient sur la dite affaire « criminelle » du printemps, s’appuyant sur les soi-disant preuves à charge contre les Roms dijonnais·e·s, et les instrumentalisant pour tenter une nouvelle fois de provoquer un rejet à Dijon et de justifier la répression. Par le même journaliste, deux autres articles successifs datés des 21 janvier et 8 février, titrés « Oui, il y a un problème Rom » (cf. reproduction dans ce numéro) et « Mesures humanitaires pour les Roms » resservent un pur condensé de fantasmes xénophobes sur des « arrivées et départs planifiés par une organisation qui les exploite et tire de grands profits de la mendicité ou des vols », ou encore sur une « société parallèle, gérée par des patrons, qui organisent les tours de manche, frappent ceux qui ne rapportent pas assez, apprennent aux plus jeunes le vol et la ruse, esclavagisent leur peuple à l’échelle d’un continent, et s’enrichissent de la misère des leurs ».


L’objectif est bien d’assimiler toute la population rom à une mafia régie pas des tyrans, menaçant d’envahir la ville et de dévaliser nos grand-mères. M. Rebsamen, maire de la ville, s’emparait déjà de certains clichés énoncés dans le même journal dès le 31 mars 2009, en avançant entre autres que les Roms voleraient les places des honnêtes Dijonnais·e·s qui attendent dans les hôpitaux pour recevoir des I.R.M. et que certain·e·s vivraient « d’escroquerie permanente ». On ne se prive pas des vieilles recettes pour faire ressurgir les rejets ancestraux. Pour beaucoup, les Roms resteront bien des « voleurs de poules ». Voire pire !
Pourtant quand on enquête auprès des avocat·e·s, des soutiens et des personnes inculpées, on se rend vite compte que l’ « affaire criminelle » agencée par la police et présentée à la population locale par le biais du Bien Public est avant tout un tissu de mensonges. Les accusations ne tenaient d’ailleurs tellement pas debout que sur les dix personnes interpellées en avril dernier, la plupart ont obtenu un non-lieu avant même d’être jugées. L’essentiel des charges est tombées en janvier et la justice a fini par reconnaître en février, avant tout procès, que pour la grande majorité des cas aucun délit n’avait été commis. Certain·e·s ont pourtant subi des mois de prison et de contrôle judiciaire.
Quand on creuse un peu plus, on constate donc que l’origine des inculpations vient d’une dénonciation à la police, par un président d’association proche des autorités dijonnaises, à un moment où la mairie et la préfecture cherchaient par tous les moyens à se débarrasser des Roms dijonnais·e·s. Il nous a semblé aujourd’hui possible et nécessaire de revenir sur les tenants et aboutissants de ce montage emblématique et sur les intérêts qu’il sert.
« Demandez-leur d’arrêter de mendier, logez-les chez vous, la mairie ne fera rien tant qu’ils n’ont pas de logement ni de ressources. »
Mme Tannenbaum, adjointe aux affaires sociales, lors d’une entrevue des membres du collectif « Soutien Roms », mars 2009
Les chefs d’inculpation communs a tous les Roms arrêté·e·s étaient d’avoir touché des aides de la CAF (allocations familiales) ou de la CPAM (Couverture Maladie Universelle). Cela constitue selon la police et sa voix journalistique une escroquerie grave.
Des mesures transitoires exceptionnelles et toujours en cours, limitant drastiquement le droit au travail et à l’installation, ont été décidées pour les deux derniers arrivants dans l’UEE (le 1ier Janvier 2007), la Roumanie et la Bulgarie, qui sont aussi les pays qui abritent le plus de Roms. A la différence des ressortissant·e·s d’autres pays de l’Union Européenne vivant en France, les nouveaux·elles arrivant·e·s de Roumanie et Bulgarie n’ont aujourd’hui plus droit à des aides de la CAF, et de la CPAM pour la CMU, suite à des circulaires de juin 2008 pour la CAF et fin 2007 pour la CPAM, qui on restreint l’accès à ces aides. Les seules exceptions à ce déni de droit sont les ressortissant·e·s roumain·e·s qui avaient pu obtenir des aides avant la mise en oeuvre des ces circulaires, circulaires dont on peut estimer qu’elles étaient très largement motivées par la question des roms. Les 9 personnes inculpées et qualifiées d’escrocs vivaient pour la plupart en France depuis plusieurs années, et faisaient donc partie de ces exceptions. A l’entrée de la Roumanie dans l’UEE, elles avaient fait des demandes des plus classiques auprès des employé·e·s des services sociaux concernés qui leur avaient ouvert leurs droits en toute connaissance de cause. Un certain nombre d’autres Dijonnais·e·s d’origine roumaine qui touchaient aussi ces droits dans ce cadre, mais qui n’ont pas été en prison, les ont vu suspendus autour du 27 mars 2009 sous prétexte d’enquête judiciaire. Illes ont reçu une lettre leur annonçant que leurs droits avaient été « modifiés » sans aucune explication.
D’après ce qu’ont pu dire des employé·e·s de la CAF qui ont souhaité rester anonymes, « Il y a eu une réunion au sommet », la direction de la CAF estimant en commun accord avec la police et peut-être à sa demande qu’il y avait bien eu escroquerie. Les personnes à qui ont été retirées les allocations avaient en commun d’avoir habité avenue de Langres et/ou d’avoir été en contact avec le président de l’association France-Roumanie. De manière contradictoire, certain·e·s ont été inculpé·e·s pour avoir touché ces aides et d’autres non. Au printemps dernier, dans le cadre d’une opération nationale, des ressortissant·e·s roumain·e·s de diverses autres villes se sont vu·e·s aussi retirer leurs allocations. Ailleurs, « on » ne les mettra heureusement pas en prison pour autant.
Comble du paradoxe, deux mois après la coupure des aides et alors que trois personnes étaient encore en prison pour avoir touché ces aides, une nouvelle circulaire stipule qu’en cas de suppression des prestations versées aux personnes qui les avaient obtenues avant juin 2008, ces allocations devaient être reconduites et que les coupures n’avaient pas lieu d’être. Précisons que cette nouvelle circulaire survenait suite à la pression exercée par les nombreux recours engagés auprès des CAF par des collectifs pour dénoncer cette coupure brutale de droits ouverts en toute légalité.
« Ils voulaient me faire dire qui était le chef de la bande organisée ? Qui nous envoyait faire la manche ? Je lui dis, jamais personne, car c’est nous qui y allons personnellement. En garde à vue, ils ont ramené des panneaux avec des photos et m’ont dit « tu connais ? tu connais ?... » Bien sûr je connais toutes les personnes, j’habite avec, ou je les croise, alors je dis, oui oui. A cause de ça je faisais partie d’une bande organisée. »
Une des ex-inculpées, février 2010
On se souvient des protestations provoquées par la mise en place du délit « d’aide au séjour irrégulier ». Cette loi a causé un débat politique public national ces derniers mois à partir du moment où des Français·e·s ont commencé à être poursuivi·e·s pour avoir par exemple donné de la nourriture à des personnes sans-papiers ou rechargé leur téléphone portable.
Cette loi, qui fait partie du CESEDA (code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) a été d’abord « vendue » par le gouvernement comme une manière de poursuivre les passeurs et passeuses qui feraient du profit au dépend des personnes en situation irrégulière, pour ensuite s’appliquer à de simples situations d’entraide…
Ici, c’est pour être soupçonnée d’avoir simplement hébergé deux autres Roms quelques jours à Dijon qu’une des personnes reste inculpée dans ce dossier et qu’elle a déjà fait plusieurs mois de prison préventive. Dans son article du 31 décembre, G. Dupont parlait de « filière » à démanteler. Un terme qui a une connotation lourde, et qui est, de fait, utilisé pour désigner des réseaux dits « mafieux » ou « terroristes ». Pour la police aussi, même si la réalité ne colle pas, il faut que tout rentre dans les cases délictuelles. Affirmer qu’il y a des chefs, des réseaux, de la mendicité forcée permet de justifier l’appareil répressif déployé.
L’ « aide au séjour irrégulier » est d’autant plus absurde que les ressortissant·e·s roumain·e·s, s’illes n’ont pas la liberté d’installation en France, disposent de la liberté de circulation depuis l’entrée de la Roumanie dans la communauté européenne en 2007. Leur passage à la frontière ne nécessite pas de visa, il est donc compliqué de « prouver » l’irrégularité du séjour des personnes roumain·e·s à un instant T sur le territoire. S’illes ne peuvent théoriquement rester en France plus de trois mois sans revenu propre, ces trois mois sont renouvelables après un aller-retour en Roumanie. Bien qu’expulsé·e·s, beaucoup d’entre eux/elles reviendront puisqu’illes ont leur vie ici, et ce depuis plusieurs années pour la majeure partie des inculpé·e·s.
Les articles de presse, pour étayer le spectre des passeur·euses·s clandestins, parlent aussi de deux personnes qui « organisent des bus ». Renseignements pris, les seuls bus existants sont bien organisés à des fins commerciales, mais tout simplement par la compagnie de bus Alassib, compagnie on ne peut plus officielle, qui en met à disposition chaque semaine. Cette dangereuse « filière » n’a donc pas encore été démantelée et la police n’a d’ailleurs retenu aucune inculpation envers qui que ce soit à ce sujet.
Au-delà de la plaisanterie, ce que l’on voit se dessiner ici, c’est la criminalisation du simple fait d’avoir une vie sociale, d’avoir comme tout le monde des personnes susceptibles de vous rendre visite ou de vous rejoindre lorsque vous séjournez en France. Quand on est pauvre et d’origine étrangère, aider ses proches, les rencontrer, devient un délit. Sur ce sujet comme sur d’autres, on peut craindre paradoxalement que l’entrée dans l’Union Européenne entraîne, dans la recherche de nouvelles voies répressives, une pénalisation accrue du mode de vie des « Roms » en lui-même. Le type de répression entrepris à Dijon montre une adaptation aux nouvelles donnes. Puisqu’il est devenu plus difficile de renvoyer de force ces « citoyen·ne·s européen·ne·s » qui ne devraient normalement plus pouvoir rentrer dans les sinistres quotas des 30 000 expulsé·e·s annuel·le·s, il faut alors trouver des moyens d’intimidation encore plus conséquents qu’avant : rendre la vie impossible, couper les aides tolérées jusqu’alors, coller des délits à celles et ceux qui serviront d’exemples et essayer ainsi de décourager le plus grand nombre.
« Quelle étrange manière de chercher à s’insérer dans un pays quand, à peine arrivé, on squatte la propriété de quelqu’un ; quand je vais à l’étranger, moi, je prévois, je ne squatte pas... »
A propos d’une femme enceinte gravement malade : « quelle drôle d’idée aussi, quand on est enceinte, d’aller vivre dans un squat ».
« Vous ne pouvez pas dire que les Roms sont discriminé·e·s en Roumanie ; puisque la Roumanie fait partie de l’Union Européenne c’est qu’elle respecte le droit de ces minorités... »
Extraits de quelques-uns des propos tenus en mars 2009, par M. le sous-préfet, dans un bureau cossu, lors d’une entrevue avec des Roms et des membres du collectif soutien-Roms, après un rassemblement de soutien.
Un des clichés xénophobes les plus communément admis, notamment à l’égard des Roms, c’est celui des « faux mendiants », qui après avoir passé une journée déguisé·e·s en pauvre dans la rue, se transformeraient telle Cendrillon le soir venu pour profiter de leurs richesses « mal acquises ».
Pour donner du grain à moudre à ces fantasmes, la presse parle de 84 pièces d’argenterie dérobées, qui ne s’avèrent être en fait que les divers objets personnels (tasses, cendriers, couverts…) de l’un des inculpés à qui l’on a essayé de faire avouer pendant des heures en garde à vue qu’il les avaient volés. En vain… Cela n’a pas empêché la police de les mettre sous scellé, et de les faire analyser par des experts, avant de reconnaître piteusement qu’elles ne valaient pas grand chose et d’abandonner l’idée que cela puisse passer pour du recel.
De même, ces personnes sont installées à Dijon non pas dans des « villas », comme l’affirme le Bien Public (article de G. Dupont du 31 décembre 2009), ni dans des châteaux, mais dans des bâtiments abandonnés de longue date, souvent sans eau ni électricité, dans des quartiers à l’extérieur de la ville qui vont être démolis en l’attente de futurs projets immobiliers. Le squat de la rue P. Guignard où se sont produites certaines des arrestations, côtoyait d’autres maisons vides qui ont été occupées par des Roms avant que les propriétaires ne les fassent détruire à coups de bulldozers, avec les familles encore à l’intérieur et sans s’embarrasser d’aucun permis de démolir.
« J’ai pas d’exemple de gens de la communauté romani, là à Dijon, qui aient essayé d’inscrire leurs enfants à l’école [1], parce qu’ils ne viennent pas très longtemps, en fait, ils viennent six mois et ils reviennent au village en Roumanie et puis après c’est d’autres qui reviennent c’est ce que j’appelle les tours de manche, quoi. C’est d’autres qui reviennent, c’est un peu organisé, et puis j’ai appris ça, mais bon, j’en ai pas la preuve, donc j’en ai pas parlé, mais ils louent des enfants, qui sont pas à eux, qui sont à d’autres, mais ils louent des enfants pour venir en France avec des enfants assez jeunes, c’est assez compliqué tout ça…_ »
G. Dupont, dans un entretien avec un journaliste de Radio Canut, le vendredi 12 février 2007.
Au nombre des images d’Epinal de la xénophobie anti-Roms moderne, on entend parler de personnes qui écumeraient les villes françaises par des tours de manche, pour en prendre l’or et l’argent avant de repartir le plus vite possible « au pays » reverser les bénéfices à des organisations mafieuses. La réalité est encore une fois bien différente. Si certain·e·s revendiquent une vie nomade jugée inacceptable aujourd’hui comme hier, et que d’autres, comme beaucoup de migrant·e·s, retournent quand illes le peuvent rendre visite à leurs familles et ami·e·s restées en Roumanie, la plupart de ceux et celles que nous avons rencontré aimeraient pouvoir s’installer à Dijon. Plus que les fantasmatiques filières et tours de manche, c’est avant tout le niveau de harcèlement policier, les « obligations de quitter le territoire » (OQTF) et les discriminations qui finissent petit à petit par rendre impossible de trouver un lieu stable et amènent souvent à reprendre la route de gré ou de force.
« J’étais trés énervée contre les policiers. Les deux policiers qui sont venus chez moi un jour à l’improviste, ils ont passé deux heures à essayer de me faire dire ce que je ne voulais pas dire. Je leur ai dit que leurs accusations à l’encontre de ces personnes étaient fausses, que j’avais donné de bon coeur, et qu’on ne m’avait ni escroquée, ni soutiré d’argent. Pourtant après, j’ai reçu une lettre de la juge me disant qu’une procédure judiciaire avait été ouverte à l’encontre de Roms pour me défendre parce j’aurais été escroquée. Inutile de dire que j’étais indignée. La lettre disait qu’un jeune Rom avait profité de moi, qu’il avait obtenu des choses de moi par violence et parce que j’étais une personne vulnérable. On aurait dit que les policiers voulaient me faire passer pour proche d’Alzheimer. C’est grave quand même. Moi j’ai beau être âgée, je sais ce que je fais, je suis une maîtresse-femme et ce jeune charmant ne se serait jamais permis de faire pression sur moi, je n’aurais pas admis. Je n’accepte juste pas qu’on laisse des personnes vivre dans ces conditions et qu’on les accueille aussi mal. Le comportement de ces deux policiers a été inadmissible. J’ai écrit une lettre de deux pages à la juge pour dénoncer ces mensonges et dire que je refusais d’être utilisée dans le but de créer des ennuis à ces personnes. Je n’ai jamais reçu de réponse. Aujourd’hui, je veux faire connaître la vérité_ ».
Mme P, une des deux « personnes âgées » présentée dans la presse comme ayant été escroquée par des Roms, février 2010.
L’affaire concernant la dite mendicité abusive auprès d’une personne âgée, qualifiée d’« abus de faiblesse » et d’« escroquerie » n’a toujours pas été jugée et, jusqu’à preuve du contraire, les personnes pointées du doigt ne peuvent encore être considérées comme coupables, même aux yeux de la justice. Le dernier des inculpés incarcérés, sept mois jusqu’en décembre, a d’ailleurs fini, à force de recours, par être mis en liberté conditionnelle avec contrôle judiciaire, dans l’attente d’un procès. Une des deux « personnes âgées » à qui la police avait demandé expressément de porter plainte pour « abus de faiblesse » a quant à elle d’ores et déjà retiré cette plainte. Elle estimait donné ces sommes d’argent « de bon coeur ». Son témoignage est édifiant. Sans qu’elle n’ait rien demandé à personne, des policiers sont venus la trouver chez elle, pour la « protéger » de manière quelque peu forcée, et lui demander de porter plainte contre des soi-disant voyous, qu’elle a le malheur d’affectionner et d’aider à sa manière. Elle est d’autant plus énervée qu’elle n’a aucune idée de comment la police a pu savoir qu’elle avait donné de l’argent à ces personnes. Filature ? Dénonciation par une personne bien informée ? Qui a tenté d’abuser de la faiblesse de qui dans cette histoire ?
Quant à l’idée d’« abus de faiblesse », telle que spécifiée dans la procédure, personne n’est dupe que la pratique de la manche veuille que l’on soit susceptible d’exagérer ou d’embellir certains arguments censés éveiller la générosité… Si l’on devait embastiller tous ceux et celles qui utilisent de ces ressorts pour nous soutirer de l’argent ou notre assentiment, on ne compterait plus ni les publicitaires, ni les orateurs politiques en prison. On doit toutefois souligner, en l’espèce, qu’il n’y a eu, de l’aveu même de la personne dont le témoignage reste à charge dans ce dossier, aucune violence ni contrainte pour « extorquer les fonds ». L’un dans l’autre on pourrait attendre de journalistes un minimum de prudence et à ce qu’illes vérifient au moins l’avancement de la procédure avant de présenter des culpabilités comme avérées.
« Je suis passée vers la procureur et elle m’a dit la même chose que les policiers "T’as pas dit la vérité, tu vas entrer directement en prison". J’ai dit toute la vérité, je n’ai pas menti et elle m’a dit "Une fille comme vous, elle mérite de rester en prison. Vous risquez sept années de prison". »
Une des ex-inculpées, février 2010.
Sur les 10 personnes inculpées dans cette enquête en avril et présentées comme le haut du panier de la mafia Rom dijonnaise, 3 ont fait de trois à quatre mois de prison préventive et un autre presque 8 mois. Tous·tes ont connu jusque fin janvier des contrôles judiciaires drastiques, leur interdisant de se voir ou de se rendre dans diverses rues de Dijon où illes ont habité ou ont des ami·e·s. Au comble de la perversité absurde, on notera l’interdiction d’aller avenue de Langres, une avenue qui coupe pourtant Dijon sur un bon tiers, sous prétexte qu’il y avait là une maison squattée par des Roumain·e·s, même si celle-ci a été détruite depuis plus de 6 mois à coups de bulldozers. Au nombre des injonctions paradoxales, illes se voient remis une OQTF par le tribunal administratif et la préfecture, tout en recevant un ordre du parquet (contrôle judiciaire) de ne pas quitter le territoire français. Pourtant 9 mois après leur arrestation, la procédure a presque complètement périclité. Le résultat est bien maigre après des mois d’enquête policière, de filatures et des sommes considérables dépensées pour donner de l’eau au moulin du « problème Rom ». On se demande d’ailleurs bien comment un juge a pu mettre des personnes en détention préventive sur des bases aussi fragiles. Peut-être certain·e·s ont-illes intégré le réflexe de considérer qu’un·e pauvre, d’autant plus s’ille est présumé·e Rom, doit assurément être coupable et qu’il n’est pas nécessaire de jeter le moindre coup d’oeil au dossier.
« Je suis restée avec une forte douleur suite à la prison. (…) C’est pas normal que quelqu’un m’ait accusé pour rien. J’ai passé des mois en prison traitée comme un chien. Je veux savoir pourquoi cette personne a voulu nous faire du mal, nous on lui a rien fait. »
Une des ex-inculpées, février 2010.
Les 10 personnes inculpées l’ont donc été notamment grâce à la dénonciation du président de l’association France-Roumanie. Ce zèle peut paraître bien étrange puisque les personnes concernées n’avaient pourtant fait subir, a priori, aucun préjudice à cet associatif, qui ne portait même pas plainte en son nom. Il désirait apparemment simplement collaborer à faire mettre des gens en prison, sous prétexte que ceux/celles-ci touchaient de l’argent de la CAF ou accueillaient parfois d’autres Roms chez eux.
C’est à première vue d’autant plus curieux que l’association France-Roumanie se donne pour objectif officiel d’être, selon l’edito de leur site internet, « une "actrice" ou un "acteur" privilégié du rapprochement avec les Roumaines et les Roumains qui considèrent la France comme leur seconde patrie ». Lorsque l’on tente d’éclaircir ce « mystère », on constate, en parlant aux Roms dijonnais·e·s que nous avons rencontrés, qui ne veulent d’ailleurs plus le voir de près ou de loin, que le président de l’association France-Roumanie, qui a un temps apporté quelques aides matérielles et beaucoup de promesses non tenues, fait surtout depuis quelques années un travail de fichage des populations roumaines. Son répertoriage des noms, cartes d’identité, situations sociales, sous de beaux prétextes philantropiques, a pu s’avérer extrêmement précieux aux autorités dans leur gestion musclée des indésirables. La préfecture et la mairie, jusqu’au printemps dernier, présentaient d’ailleurs le président de l’association France-Roumanie comme l’intermédiaire officiel avec la communauté roumaine, et le seul interlocuteur légitime à ce sujet. Il faut savoir à ce propos que le président de l’association France-roumanie se disait très proche de divers élus, dont M. Millot, l’adjoint à la sécurité publique, et qu’il a soutenu activement la campagne électorale de M. Rebsamen ou encore la candidature aux cantonales de l’Adjoint au Maire, Laurent Grandguillaume, ce dont témoigne divers clips vidéo publicitaires que l’on peut encore trouver sur internet [2].
On comprendra que le président de l’association France-Roumanie s’est montré rapidement très hostile quant à toute initiative visant à contester les politiques officielles sur la question des Roumain·e·s. En décembre 2008, il avait déjà essayé d’enjoindre les habitant·e·s des deux maisons squattées avenue de Langres, qui ne lui faisaient déjà plus aucune confiance, à ne pas contester leur situation et à accepter l’expulsion.
Dès décembre 2008, le collectif Soutien Roms naissant, soutenu par une vingtaine d’associations dijonnaises, avait demandé à rencontrer les élus municipaux pour se concerter sur la situation des Roms. Face au silence de la mairie et à ses politiques - intervention de la police municipale dans les squats, refus d’accès aux droits dans les services sociaux, PASS (Permanence d’Accès aux Soins et à la Santé), CCAS (Centre Communal d’Action Sociale) - le collectif a entrepris diverses actions et envoyé des communiqués. Lors d’un rassemblement et d’une tentative de prise de parole au conseil municipal, le maire a fait intervenir la police pour empêcher les membres du collectif de s’exprimer et les a fait sortir de la salle en criant « Si vous n’êtes pas content-es, accueillez-les chez vous ». Le lendemain, des amalgames dans certains propos du maire, relayés par le Bien Public entraînaient un tolé général et la condamnation d’associations dijonnaises, d’une partie de l’équipe municipale ou encore du collectif national Romeurope. Puis, lors d’un rassemblement à la préfecture en mars, le sous-préfet avait dit accepter de surseoir à l’expulsion du squat de l’avenue de Langres en attendant que des solutions de relogement puissent être négociées avec la mairie, mais celle-ci continuait à se refuser à envisager toute proposition en ce sens.
On constate que l’initiative de dénonciation est arrivé à un moment où le soutien aux squatteurs et squatteuses de l’avenue de Langres faisait de plus en plus de bruit avec des groupes de soutien qui ne voulaitent pas devenir une simple courroie de transmission de la mairie ou de la police. Ce que l’on peut dire, a minima, c’est que le début des arrestations tombait à pic pour certain·e·s. Criminaliser ainsi pour l’exemple un groupe de personnes permettait de tenter une entreprise d’intimidation du reste de la population Rom dijonnaise, de façon à ce que des personnes qui peuvent maintenant venir légalement en France repartent d’elles-mêmes par peur de la répression. Cela autorisait entre autres, dans l’immédiat, à vider une maison de ses occupant·e·s et à éviter ainsi une expulsion trop visible de familles avec enfants qu’il aurait fallu remettre à la rue sans aucune autre solution à proposer. On voit se manifester crûment la logique de mairies en compétition les unes avec les autres pour savoir qui sera la plus répressive face aux Roms, de peur que le moindre geste de clémence crée ce que les élus locaux se plaisent à nommer l’« appel d’air », autrement dit la menace fumeuse d’un déferlement de « nomades délinquant·e·s » sur la ville.
En ce qui concerne le président de l’association France-Roumanie, et au-delà de la condamnation ferme à apporter à ce type de dénonciation de la part d’un représentant de structure dite « solidaire », cet événement repose la question du travail de plus en plus collaboratif réalisé par certain·e.s dits « travailleurs sociaux » avec la police et les mairies. Comme un grand nombre d’entre eux/elles l’ont manifesté et rappelé ces dernières années, la recherche d’une indépendance à l’égard de ces institutions est pourtant bien la première condition pour que illes ne soient pas, à juste titre, perçu comme de simples outils du contrôle étatique, ou tout simplement comme des policiers.
Il est urgent de soutenir les personnes qui sont toujours menacées dans cette enquête après des mois de prison. Mais il est aussi crucial de dévoiler les faits pour pouvoir réagir collectivement face aux dispositifs répressifs utilisés à Dijon comme ailleurs pour se débarrasser des « indésirables ». Cette histoire apparaît comme emblématique des stratégies d’aseptisation des villes, d’exclusion, et de ségrégation sociale. Il nous est apparu d’autant plus nécessaire de prendre la parole que ce genre d’affaires est régulièrement passé sous silence ou connu simplement dans les versions policière ou médiatiques. Beaucoup continuent à croupir derrière les barreaux en France et en Europe.
Ces dispositifs, concernant les Roms, n’ont malheureusement rien de fortuit, et reflètent l’histoire d’une population « indésirable » et considérée comme anormale, qui a subi au cours du siècle dernier les pogroms, l’extermination nazie, et le rejet constant de divers pays européens. Si la misère des Roms a bien une origine, ce sont les discours et pratiques institutionnelles qui perdurent en France comme dans la plupart des autres pays de l’UE, et ce malgré les incantations officielles de la Commission Européenne à ce que ces discriminations cessent et à ce qu’un accueil digne de ce nom se mette en place dans les différents pays européens.
Des collectifs et associations dijonnaises essaient, pour leur part, de développer une solidarité pratique avec les Roms, et de trouver avec elles et eux des solutions pour qu’illes puissent continuer à vivre dans des conditions décentes à Dijon. C’est d’un soutien visible, concret, politique, sous diverses formes, à la « caserne », dans les occupations qui suivront et dans Dijon, dont ces personnes ont maintenant urgemment besoin, si l’on veut faire cesser le harcèlement. Les luttes, notamment quand elles sont menées par les principaux et principales intéressé·e·s gagnent parfois pas à pas. Le jeudi 28 Janvier à Bordeaux, plus de 150 Roms d’origine bulgare ont manifesté dans les rues de la ville. Illes ont fini par obtenir, à force de pression, que la municipalité remette l’électricité et des blocs sanitaires dans un des grands lieux qu’illes occupent, ainsi que des cartes de séjour et l’arrêt de poursuites judiciaires à l’encontre de cinq personnes.
Des personnes solidaires
l’équipe "Blabla", Caisse solidarité 21
[1] Aux squats de l’avenue de Langres comme actuellement à la caserne, une bonne partie des enfants étaient scolarisé·e·s, malgré les difficultés rencontrées là aussi. Une institutrice locale accueillant certains de ses enfants qualifiera de « maltraitance institutionnelle » le sort qui leur est réservé, sans compter les parents d’élèves qui appellent pour protester que leurs enfants côtoient des enfants Roumains.
[2] [2] http://www.dailymotion.com/video/x3ojn1 _vuillermoz-michelpour-la-candidatur_politics et http://www.youtube.com/watch ?v=mt6cl32EF4o