brassicanigra.org

Blabla —Breves


Big Disco en soutien au journal blabla pour le 1er Mai aux tanneries.

Un discours de sénateur… en 1912

« Parmi les individus qui circulent en France en exerçant ou prétendant exercer des professions ambulantes, il faut distinguer les nomades proprement dits, les roulottiers n’ayant ni domicile, ni résidence, ni patrie, la plupart vagabonds à caractère ethnique, Romanichels, bohémiens, Tsiganes. Leur misérable roulotte renferme toujours une nombreuse tribu. Le chef de famille se donne toujours comme exerçant la profession de vannier, rempailleur de chaise ou rétameur, mais en réalité, la tribu vit de la mendicité que pratique une longue série d’enfants de tous âges, et plus encore de la maraude, à laquelle vient s’ajouter le braconnage du gibier et du poisson.

Ces nomades vivent sur notre territoire comme en pays conquis, ne voulant connaître ni les règles de l’hygiène, ni les prescriptions de nos lois civiles, professant un égal mépris pour nos lois pénales et pour nos lois fiscales. Il semble qu’ils aient droit chez nous à tous les privilèges. Ces roulottiers, camps volants, bohémiens, romanichels sont la terreur de nos campagnes, où ils exercent impunément leurs dégradations…

Les nomades dont nous entendons assurer une surveillance indispensable sont les roulottiers suspects qui, sous l’apparence d’une profession problématique, traînent leur fainéantise et leurs instincts de maraude le long des routes. En attendant l’entente internationale qui permettrait de les renvoyer dans leur pays d’origine, il est indispensable de prendre vis à vis d’eux des mesures de sécurité. Il n’est pas interdit de penser que cette étroite surveillance, peu compatible avec le genre de vie des Bohémiens et Romanichels, aura pour effet de les éloigner de notre territoire. »

Source : Pierre-Etienne Flandin, exposé des motifs de la loi du 16 juillet 1912, séance du Sénat, 10 mars 1911.

Dijon, la douceur à quel prix ?

Pour faire de Dijon une ville « douce à vivre » et attractive pour les touristes, les entrepreneurs et entrepreneuses, la ville procède depuis quelques années à un véritable « ravalement de façade »… Exit les mendiant·e·s, squatteurs, squatteuses et autres pauvres anciennement visibles en centre ville, le 21ème siècle est friand d’espaces aseptisés… Vidéo-protection, vélos de locations qui tracent les déplacements des néo bobos présents en centre ville, immeubles d’affaires : new city à la sauce dijonnaise, rénovation des édifices publics et aménagement des parcs…

Ici comme ailleurs, la « revitalisation du centre ville » s’évalue en termes économiques, et c’est bien pour la consommation et les habitant·e·s bien loti·e·s que se rénove artificiellement une vie de quartier anéantie au fil des années et des politiques successives.

Dans cette ère où le modernisme et la richesse d’une ville sont représenté·e·s par la propreté de ses rues, le pauvre, qui est associé tout à la fois à la saleté et à l’insécurité, fait tâche. L’organisation économique actuelle n’ayant néanmoins pour effet de réduire ni les inégalités ni la pauvreté, les pauvres sont pourtant bien là, et continuent à se débrouiller tant bien que mal pour vivre. C’est le cas des Roms, arrivé·e·s en France suite à l’ouverture aux personnes des frontières européennes en 2007.

Fiche de lecture

« Ces "hommes horribles par leur noirceur" tels que les décrit Münster dans La cosmographie universelle du monde (1565) vont se fixer dans les esprits puis dans les lois dès le 15e siècle, et le rester. On ignore d’où ils viennent, on ignore où ils vont. Partout ils sont perçus comme perturbateurs. La politique d’exclusion nécessite une image stigmatisante : cette image lui est offerte dès l’arrivée des Tsiganes. Dès lors le législateur, qui en a besoin, ne cherche pas à nier ou minimiser cette image, ni à en vérifier l’exactitude ; il la cautionne et même l’amplifie en l’utilisant comme fondement ou prétexte à la loi. »

« Une politique de rejet systématique n’est pas viable. […] Un esprit humaniste d’une part, un esprit technocratique d’autre part, vont faire changer l’attitude des pouvoirs publics. Le rejet restera l’essentiel de l’action des autorités locales, mais les Etats vont changer leur discours et surtout leur type d’action. »

« L’inclusion présente des avantages sur la réclusion. D’abord, elle se fond dans l’esprit du temps : l’inclusion c’est la réclusion dans un esprit humaniste. Elle est aussi plus efficace : les reclus contestent, se sentent emprisonnés. L’inclusion est plus radicale et plus souriante : alors que le reclus est puni, l’inclu est récompensé de sa normalisation ; il est pris en charge par une aide sociale si son comportement se conforme à certaines prescriptions. Enfin par l’inclusion, le gain politique de l’Etat est considérable : alors que le marginal exclu ou reclu demeure un marginal, le marginal inclus ne l’est plus. »

« La technocratie resserre les mailles du filet. L’humaniste tente de les rendre invisibles. On ne sait plus très bien ce qu’est l’ordre public, ce qu’est la sécurité publique. On assiste à un passage très subtil de la sécurité des citoyens à la sécurité de l’Etat, étayée par un "discours de la surveillance généralisée" (jutice 76, colloque sur la sécurité, In Journal du syndicat de la magistrature, n.49). Ainsi "la sécurité devient un mode d’organisation de la vie sociale" et on arrive au slogan "moins de liberté pour plus de sécurité". "La liberté devient abus tandis que la sécurité est dite raison". »

« La minorité est phagocytée, et le pseudo-respect du discours humaniste qui veut "intégrer en conservant des particularités" la mène sur un terrain-musée où elle sera donnée à être vue. Les barrières sont transparentes comme le filet rendu invisible par le discours nuancé, et que ce soit dans la caravane qui circule encore et qui peut être fouillée légalement, ou dans un fichier dèsormais informatisé, aujourd’hui c’est la transparence qui crée l’enfermement. »
« Il est possible de faire une typologie des politiques locales. On y trouve :
- le rejet simple : refus de la présence des familles, qui s’exprime par des interdictions, des expulsions au nom de l’ordre public, de la tranquillité publique, de l’hygiène…
- le rejet violent : par l’intervention brutale des forces de police, par des actes incontrolés des populations locales (maisons brûlées, agression de familles)
- le rejet indirect : à l’acte de violence, substitution des conditions de séjour impossible, par des actes réglementaires à l’application souvent discriminatoire (en matière de scolarité, d’hygiène, de logement, de protection des sites…). Ce type de rejet permet de garder une bonne conscience et une apparence de légalité, car il s’inscrit dans une interprétation des textes réglementaires dont la subtilité ouvre la voie à une ambiguïté permissive. Le rejet indirect permet de garder une façade d’humanisme. Ainsi on est plus au temps où, comme dans l’Allemagne du 17e siècle, au Pays-bas et en Suisse, des épouvantails figurant un tsigane fustigé ou pendu se trouvaient à l’entrée d’une agglomération. Le panneau laqué a remplacé la pancarte de bois, l’écriture la peinture naïve, et l’amende dissuasive, le châtiment corporel. »

Les « quartiers nouveau concept », une nouvelle prison à la place des habitations actuelles des Roms ?

Les quartiers nouveau concept (QNC) sont issus de la loi d’orientation et de programmation de la justice de 2002. En fait de concept nouveau, les têtes pensantes du ministère de la Justice ne sont pas aller chercher bien loin : créer des prisons « lights », pour les bons sujets, celles et ceux qui sont dociles avec de courtes peines et qu’il ne faudrait pas mélanger avec les autres, histoire de ne pas leur donner des idées… En bref, l’objectif est d’enfermer toujours plus de monde, mais on adapte « l’offre » au secteur de marché visé.

Le projet consiste en la réalisation de petites unités, d’environ 3300 m² pour une capacité d’accueil de 90 détenu·e·s en moyenne, avec un niveau de confort plus important que dans les taules « ancien concept » : cellule individuelle avec douche, équipement de cuisine, espaces collectifs, etc.
2000 places (+ 400 pour les mineurs) sont programmées, et la réalisation a déjà commencé avec la construction de QCP (quartiers pour courte peine, soit moins d’un an) à Fleury et à Toulouse Seysses. L’établissement pénitenciaire pour mineurs (EPM) de Meaux est également en cours de transformation en QCP. Ces QCP semblent être la déclinaison concrète du « concept ».

Mais une nouvelle vague d’établissements du même genre devrait voir le jour, puisqu’un marché du printemps dernier prévoit la réalisation de 7 QNC (Brest [29], Longuenesse [62], Valence [26], Varennes le Grand [71], Laon [02], Ploemeur [56], Toulon la Farlède [83]), et qu’une deuxième vague est dores et déjà envisagée : Dijon, Fleury, Bonneville, Béziers, Perpignan, Maubeuge, Bourg en Bresse, Chambéry, ainsi qu’une troisième vague : Grasse, Gagny, Mulhouse, Strasbourg, Nanterre…

Le rapport de l’Assemblée Nationale à ce sujet note que, dans la plupart des cas, le principal souci pour l’implantation d’établissements pénitentiaires n’est pas le foncier, mais la réticence des collectivités territoriales. Ça ne semble pas être le cas à Dijon (et à Varennes), mais un peu de remue-ménage autour de ces questions pourrait peut-être inciter à plus de réserves.

Comment « dévitaliser » une maison.

Jeudi 14 mai 2008, deux squats de Roms de l’avenue de Langres, où ont vécu pendant près de deux ans une quarantaine de personnes adultes et enfants, ont été expulsés.

A 8h du matin, une commissaire accompagnée de ses sbires a débarqué de force dans une des maisons (ce qui constitue une violation de domicile) pour ficher, compter et avertir que le concours de la force publique avait été demandé par le propriétaire, et que la démolition était prévue pour le 6 juin. Elle a mentionné qu’elle repasserait à la fin du mois pour prévenir de l’expulsion. Mais ce n’était là qu’un mensonge. Constatant que la maison était peu remplie à ce moment là, les autorités ont en effet changé leur fusil d’épaule et sont revenues à 13h, en nombre, pour procéder à l’expulsion, doublée de l’entreprise Pennequin, pour la démolition, et d’une représentante de la mairie (la présidente du CCAS), pour le vernis social.

Trop tard pour empêcher l’expulsion, les soutiens sont néanmoins arrivés sur place pour protester, empêcher que les Roms ne se fassent embarquer et assurer que leurs affaires et meubles soient pour une fois conservés. Tout l’après-midi, quelques dizaines de personnes se sont relayées pour bloquer une partie du boulevard avec une banderole et des panneaux, interpeller les passants, et charger des camions d’affaires. La circulation a été fortement ralentie jusqu’à 18h sur un des plus gros axes dijonnais, en protestation et pour faire en sorte que cette expulsion gêne et ne passe pas inaperçue. Outre les membres du collectif de soutien qui pouvaient se libérer pendant les heures de travail, des groupes d’étudiant-es du Comité de Mobilisation de la fac ont rejoint le rassemblement.

Les voisin·e·s de ce quartier populaire et leurs enfants croisaient les Roms depuis plus d’un an et demi. Malgré les propos des autorités qui ne parlent évidemment que de plaintes du voisinage, on a ce jour-là surtout croisé beaucoup de gens choqués par la réalité crue et sordide d’une expulsion. Beaucoup sont d’ailleurs resté·e·s quelques heures sur le trottoir en soutien.

Dès l’expulsion, l’entreprise Pennequin, toute prête à collaborer aux tâches les plus répugnantes, s’est chargée de la destruction des toits, donnant des coups de masse ici et là, arrachant des tuiles, pétant les planches et les canalisations pour « dévitaliser ». Cela reflétait une fois encore de manière exemplaire la politique décomplexée instaurée par la mairie de Dijon et la préfecture pour empêcher que les milliers de logements vides de l’agglomération puissent servir à quiconque. Ces méthodes avaient déjà été mises en oeuvre lors de l’expulsion d’autres squats. Des maisons qui servaient auraient pu continuer à servir et ont été ravagées impunément à la vue de tous·tes.
Quelques jours plus tard, puisque la répression n’a pas de limite, certains des dijonnais·e·s qui avaient répondu à la demande « Klaxonnez, la mairie expulse » se sont retrouvé·e·s convoqué·e·s au commissariat de Dijon et ont reçu une amende pour « usage abusif d’ avertisseur sonore sans danger ».



Suivre la vie du site RSS 2.0 | Machin légal | Admin | SPIP