Interview de membres du squat Ifanet sur les révoltes grecques
En décembre, la Grèce s’embrasait une nouvelle fois. Avec une rage déterminée face aux banques, à la police, aux enseignes commerciales et aux institutions gouvernementales. Une rage qui dure encore à l’heure où les paysans grecs s’affrontent à la police et bloquent les routes et les ports du pays avec leurs tracteurs. Une rage qui ressemble fort à un détonateur à même de propager des révoltes en devenir aux quatre coins de l’Europe face à ce moment particulier du capitalisme qu’on appelle "la crise". D’un côté on a l’impression que le niveau d’insurrection et sa popularité ont atteint un seuil que l’on a rarement vu ces dernières années de ce côté-ci du monde. Ce pas résolu vers l’ingouvernabilité peut faire rêver beaucoup d’entre nous qui visons à transformer radicalement cette société. D’un autre coté, on se rend bien compte que l’antagonisme radical qui se reflète à travers les émeutes et les occupations ne suffit bien sûr pas à poser immédiatement des bases durables d’autres formes d’organisation sociale qui viendraient se substituer à l’Etat et au capitalisme à une large échelle.
Au-delà des différences de contexte social et politique, le décembre grec nous force ici à nous poser des questions cruciales sur les potentiels mais aussi sur les limites de ce type de situation. Il renvoie notamment à la nécessité d’assises matérielles, d’imaginaires positifs, de pratiques de relations sociales et de modes de production différents qui soient assez puissants et déjà suffisamment ancrés dans la réalité pour pouvoir commencer à répondre aux différents besoins alimentaires, médicaux, énergétiques, affectifs lorsque la révolte croît. Il questionne les possibilités de propager d’ores et déjà des formes d’autogestion et des perspectives révolutionnaires qui semblent suffisamment tangibles à tous ceux qui se battent, pour rendre irrémédiable la continuation d’un mouvement dans le temps au-delà de son explosion initiale.
Quoi qu’il en soit, au vu des échos suscités par cette révolte dans le monde aussi bien du coté des gouvernants que des mouvements sociaux, il est indéniable qu’elle a réouvert des potentiels et qu’il ne peut y avoir de simple retour à la normale.
Afin d’analyser quelques-uns de ses tenants et aboutissants, nous avons interviewé début janvier 2009 [1] des membres du squat Ifanet de Thessalonique, qui partagent ici quelques-unes de leurs analyses et de leurs implications dans l’histoire en cours. En guise de précaution, il faut savoir que cette interview a été réalisée à l’oral dans un anglais approximatif des deux cotés. Ceci ne permet pas de refléter avec exactitude le langage et les concepts que les interviewés auraient pu par ailleurs utiliser en s’exprimant dans leur langue natale et peut expliquer un certain nombre de flous et d’imprécisions. Ce texte est donc à prendre comme un document brut et avec une certaine prudence quant à la précision du contenu.
Pour commencer, nous allons donner quelques éléments du contexte dans lequel la révolte de ce décembre a pu naître.
La fin de la dictature n’est pas si lointaine, elle est venue de la rébellion de milliers d’étudiants qui ont occupé l’école polytechnique en 1973 : le 17 novembre, les tanks sont entrés dans l’école polytechnique et ont tué officiellement 83 personnes et fait plusieurs milliers de blessés. Mais après cet événement, la junte a été vaincue. La capacité de renverser un pouvoir fort et la nécessité de recourir à une certaine violence est encore fraîche dans les mémoires. Cela explique aussi que les universités soient aujourd’hui encore considérées comme des sanctuaires ou la police ne peut intervenir.
En Grèce, les mouvements révolutionnaires ont une histoire qui commence avec le mouvement communiste et il y a toujours un parti communiste qui n’est plus révolutionnaire, mais qui est très stalinien. Il influence la culture politique et continue d’essayer de briser les luttes qui lui échappent. Il y a une autre coalition de gauche radicale reliée aux forums sociaux, qui pendant les émeutes était créditée de 15% aux élections. En Grèce, le mouvement anarchiste n’a pas une histoire très ancienne. Même s’il y a une "présence" anarchiste depuis 100 ans, on peut parler d’un mouvement qui commence après la dictature en 1973-74. Ce mouvement n’a donc que quelques décennies et s’est d’abord constitué dans les grosses villes comme Athènes et Thessalonique. Mais de nos jours il y a de nombreux groupes anarchistes partout en Grèce. Durant les quinze dernières années, les anarchistes ont créé beaucoup de squats et de centres sociaux autonomes comme Ifanet, pas seulement dans les grandes villes mais aussi dans de nombreuses autres petites villes. Cette implantation d’espaces accessibles sur différents points du territoire est cruciale dans la compréhension de ces évènements.
Quand ce jeune gars a été tué, à 21h30 le 6 décembre 2008, à peine quelques heures après, dans de nombreuses villes, des anarchistes et d’autres sont descendus dans les rues et ont commencé à manifester et à attaquer les commissariats. Ceci prouve qu’il y a une forte capacité de réaction, tout spécialement des anarchistes. Une des raisons, c’est que beaucoup de gens savent que dans telle ou telle ville, il y a un squat ou un collectif, des gens qui se regroupent et que ces structures communiquent entre elles. Il y a aussi le facteur internet et l’indymedia grec [2] qui est très consulté, pour connaître à chaque moment les lieux de rassemblement et d’occupation.
Un autre aspect c’est que depuis quinze ans en Grèce, hormis les anarchistes, il n’y a pas vraiment de gauche extra-parlementaire. Les groupes de gauche cherchent tous à participer au gouvernement. Donc les anarchistes occupent l’espace politique radical extra-parlementaire.
Ces dernières années, les groupes anarchistes ont créé le terrain pour que d’autres personnes puissent les comprendre et reproduire des formes d’actions. Par exemple, les médias militants mais aussi les médias officiels ont montré de nombreuses attaques sur des commissariats, des actions de sabotages, des destructions de caméras lors de manifestations. Les nombreuses actions de ce type pratiquées par des anarchistes ont démontré aux gens qu’il n’était pas forcément nécessaire d’être un grand groupe pour réaliser ce genre d’attaques. Par exemple, dans ce quartier d’Athènes, il y avait ce commissariat où étaient détenus des sans-papiers et il a été attaqué plusieurs fois par de petits groupes de personnes.
Il y a beaucoup de groupes bien organisés, avec des lignes politiques et des communiqués clairs qui font régulièrement ce genre de de petites actions sur différentes cibles en Grèce.
Les attaques de ce type apparaissent maintenant comme normales aux yeux d’un grand nombre et sont relativement bien acceptées.
Le résultat, c’est qu’au troisième jour de la révolte, de nombreuses personnes, des étudiants, des lycéens et collégiens, quelquefois accompagnés de leurs parents, sont allés devant les commissariats et les ont attaqués avec des fruits, des pierres, des molotovs. Ils sont sortis de leurs écoles pour faire ça et c’était comme quelque chose de normal. Quelquefois c’était des petites manifs, comme dans ce quartier de Thessalonique où ils sont partis à 200 et ont attaqué le commissariat.

Cet imaginaire des émeutes, de la confrontation avec la police existait dans les esprits auparavant. Ce n’était pas quelque chose d’étrange. Chaque année à Thessalonique, durant deux journées spécifiques, le 17 novembre où l’on célèbre l’anniversaire de la fin de la junte et le 1er septembre où il y a chaque année cette grosse exposition avec des représentants de l’Etat, il y a des manifestations massives puis des émeutes, devant l’université notamment, avec des anarchistes et des étudiants qui s’affrontent à la police. C’est quelque chose d’habituel ces dernières années. Tout le monde ici sait que ça va arriver. Et la même chose à un niveau plus massif arrive aussi à Athènes.
Il y a eu aussi de gros mouvements étudiants en Grèce depuis trois ans avec des manifestations assez conflictuelles pour l’assurance sociale et contre la privatisation de l’éducation. Les anarchistes étaient très présents dans le mouvement, dans les occupations et les assemblées, mais aussi en soutenant une dynamique conflictuelle dans les rues.
Ces cinq dernières années, il y a eu divers mouvements sociaux importants où les gens n’ont rien gagné. Il y avait une précarisation de la vie, une perte de sens déjà bien avant la crise. Beaucoup avaient en tête que cela ne suffisait pas de se retrouver nombreux dans la rue, qu’on se faisait bouffer petit à petit. Et quand la mort de ce jeune est arrivée, la pensée commune, c’était "Ok vous nous prenez tout, mais vous n’allez pas prendre nos vies en plus. Cette fois on va répondre par le feu". C’est pourquoi autant de gens sont descendus dans la rue. Parce que durant ces dernières années, il y avait tout le temps des gens dans la rue à crier pour quelque chose, c’était la situation normale, mais on n’obtenait rien. Et ce que les anarchistes ont posé, entre autres, c’est qu’il faudrait un autre niveau d’antagonisme pour obtenir quelque chose, pas se contenter de crier.
Il y a cette dynamique à se sentir ensemble entre précaires, étudiants, immigrés, une partie des travailleurs, et la recomposition d’un sentiment de classe en lutte face à ceux qui font le choix de défendre la propriété privée et l’exploitation. La Grèce a cette réputation d’être le pays le plus pessimiste d’Europe. Mais les journées de décembre nous ont redonné de l’espoir.
Vous évoquiez tout à l’heure différentes stratégies des groupes anarchistes ?
Certains groupes anarchistes sont essentiellement dans une stratégie d’attaques ciblées avec un discours plus ou moins "nihiliste". C’est un état d’esprit qui se veut offensif sans aucune volonté de dialogue avec les institutions. Cela part de l’idée que n’importe quel soir, à quinze ou moins, on peut faire une action, aller saboter un rouage de la machine sans devoir forcément attendre quoi que ce soit d’une organisation plus large.
Même s’il n’y a pas nécessairement d’oppositions entre des tendances qui peuvent être complémentaires et avec des personnes similaires, il y a par ailleurs des composantes du mouvement anarchiste qui poussent aussi à d’autres stratégies d’actions. Certains squats ou groupes radicaux sont plus dans une dynamique d’auto-organisation large et d’échanges avec la société. On va faire d’abord une campagne, puis une manif, puis des actions directes par exemple, ou un peu tout ça en même temps de manière interconnectée. Ifanet a lancé des campagnes à partir d’un ancrage dans le contexte local sur l’immigration, la précarisation, et sur des projets d’urbanisme. Ces campagnes s’organisent par le biais d’assemblées ouvertes et beaucoup d’efforts de communication et d’échanges avec les populations concernées. Et là, on a l’impression que tout le travail de propagande qu’on a pu faire fait tout à coup écho largement dans la rue. Cela se reflète dans ce que les gens disent sur la "génération 600 euros", sur la précarisation, ou sur le fait que de nombreuses personnes défendent les immigrés qui pillaient les magasins à Athènes.
Nous venons de réaliser en quelques jours ce journal qui a été distribué gratuitement à 50 000 exemplaires dans les rues de Thessalonique et qui apporte des analyses sur la révolte en cours. Il s’appelle "Koukouloforos" [3], du nom attribué par les médias aux émeutiers. Son slogan principal c’est de dire que "les personnes invisibles ont repris un visage". Eux disent qu’on se cache, nous disons au contraire que nous avons créé un nouveau visage qui efface les séparations habituelles. Ce visage c’est notamment celui de tous les précaires qui font fonctionner la société de manière invisible, qui en chient pour joindre les deux bouts à la fin du mois, détestent leur patron, la police, la perspective d’une vie ennuyeuse et isolée face à la télé et aux vitrines...
Mais plus généralement, il y avait cette fois des gens vraiment très différents dans les rues, et c’était la première fois qu’ils y étaient sans thématique ou revendication cadrée et spécifique. Le paradigme jusqu’à maintenant c’était des luttes de travailleurs ou d’étudiants avec des revendications spécifiques et des groupes séparés qui se battent chacun pour leurs droits séparés. Là, à partir de la mort d’Alexis, on trouvait dans les rues des lycéens, de étudiants, des précaires professionnels ou des employés stables, des immigrés, des anarchistes, des membres de partis politiques... Mais la majorité ne mettaient pas en avant l’une ou l’autre de ces identités spécifiques. Ils ont créé une nouvelle identité en tant que manifestants qui posent un refus global de la logique de fonctionnement d’une société. C’était particulièrement beau de sentir qu’il n’y avait plus les séparations habituelles entre les manifestants, que les gens étaient ensemble. Tout spécialement durant les trois premiers jours, qui étaient les plus importants.
Le jour où tous ces centres-villes se sont embrasés en Grèce, j’étais dans la rue à Thessalonique, et je ne remarquais même pas la présence de camarades habituels sur ces actions. Il y avait des centaines de personnes qui détruisaient, pillaient, brûlaient. Les camarades étaient là, bien sûr, mais surtout de nombreux autres. Les premiers jours, les rassemblements n’étaient même pas appelés par les gens d’Ifanet ou d’autres groupes radicaux. Il y avait juste des groupes de personnes qui marchaient dans la ville, à la recherche d’autres et se regroupaient par des cris, des rumeurs, des tags, des envois de Sms... C’était magique de voir plein de personnes de notre ville, que l’on n’avait peut-être jamais croisées, jeter par exemple les flics en civil hors des manifs dès qu’elles en repéraient. Par rapport à la France, ce qu’il y a de particulier dans une ville comme Thessalonique ou comme Athènes, c’est que des quartiers pauvres ou populaires peuvent côtoyer les quartiers riches du centre. C’est très entremêlé. Cela fait qu’il est difficile pour l’Etat de confiner des émeutes dans des "banlieues" et que les centres-villes sont moins hostiles.
Il y a régulièrement des personnes arrêtées sur des actions ou des manifestations, dont des anarchistes, et ils vont quelquefois en prison pour quelques mois, mais il y a à chaque fois de fortes campagnes de soutien de notre part, mais aussi quelquefois de la part de "Synaspismos", cette coalition de "gauche radicale" qui est au parlement et qui fait des déclarations en leur faveur, ainsi que des avocats connus qui prennent leur défense. Et finalement, souvent, ces personnes inculpées suite à des manifestations ou des actions sont relâchées assez rapidement sous la pression.
Y-a-t-il des liens entre les anarchistes et la gauche radicale parlementaire ? Le parti communiste disait que les émeutiers étaient les "poupées" de cette coalition...
Nous ne sommes évidemment pas les poupées d’un quelconque parti. Ces temps derniers, la coalition de gauche radicale présente au parlement était dans les médias, interviewée par les journalistes parce qu’ils l’accusaient d’être du côté des émeutiers. Ils leur demandaient de se prononcer clairement "pour ou contre la violence". C’est vrai qu’il y a certaines relations entre des militants de cette coalition et des anarchistes et parfois du soutien, notamment en ce qui concerne les prisonniers. Disons qu’au moins, ils ne condamnent pas publiquement la violence. Ils essaient des réponses "diplomatiques". Ils ne disaient pas "on soutient la violence", mais "on est dans la rue avec les gens". Ils ne disent pas qu’ils cassent mais qu’ils "organisent des manifestations" et ne se prononcent pas contre comme les autres partis. Après le troisième jour, le gouvernement a essayé de les coincer et des les forcer à prendre position. Mais bon, de toute façon, on n’est pas dans le même processus politique, parce que nous croyons qu’il est possible d’organiser la société à partir de "communes" autogérées et interconnectées, et sans Etat centralisé. Eux ont un parti, ils sont au parlement, ils jouent un rôle spécifique, ils tentent de jouer l’échiquier politique à un autre niveau. Il y a un dialogue conflictuel. Quelquefois ils ont besoin de nous parce qu’on est moteur dans un certain nombre de luttes sur lesquelles ils veulent apparaître aussi, et ils essaient donc de maintenir des contacts. Quelquefois certains anarchistes, dans une position spécifique en prison, ont besoin d’eux pour faire entendre plus fortement un soutien dans l’espace public et diviser le champ politique institutionnel sur la question.
Quels sont les liens entre les anarchistes et les travailleurs en lutte ?
Comme nous l’avons dit, il y a différents types de groupes qui se définissent comme anarchistes. En Grèce la plupart des anarchistes vivent dans des appartements collectifs ou dans des squats, font des boulot précaires, de l’intérim, des animations de quartier ou étudient au lycée ou à la fac. Ils travaillent par intermittence, et sont donc rarement implantés de manière stable dans les lieux de travail avec de fortes traditions de luttes syndicales.
Durant toutes ces journées, les médias ont essayé d’analyser les raisons derrière ces évènements. On a beaucoup parlé de la "génération perdue", de la "génération 600 euros", celle qui vit avec les plus bas salaires et exprime sa rage dans la rue parce qu’elle ne peut plus vivre avec ça.
Il n’y a pas un fort mouvement syndical en Grèce. La plupart des gens sont extrêmement déçus de l’action des centrales syndicales. Ils se contentent d’organiser de grosses manifestations, sans combativité et dans une logique de dialogue bienveillant avec le patronat. Mais lors des grèves, beaucoup de salariés vont quand même aller aux manifestations organisées par les gros syndicats, parce jusqu’à maintenant il y avait peu d’autres alternatives d’organisation à l’intérieur des lieux de travail. Par le passé, les anarchistes avaient trop souvent cette position de ne pas vouloir s’impliquer dans les luttes revendicatives à l’intérieur du monde du travail, mais d’essayer de poser une refus maximal du salariat, point. Mais maintenant, nous sommes beaucoup à considérer qu’il faut que l’on soit plus présent sur cette thématique du salariat et que l’on crée de nouvelles structures de lutte à ce sujet avec une vision anticapitaliste et des formes d’action directe. Parce que c’est là que se situe, souffre et lutte une large partie de la population. Mais aussi parce qu’une révolution ne peut être pensée sans stopper la machine économique capitaliste et repenser l’organisation et le but du travail. Il nous faut être aussi être capables de reprendre en main ou de réinventer certaines des formes de productions matérielles, énergétiques, alimentaires existantes.
Un des collectifs d’Ifanet s’est concentré sur la question des travailleurs précaires parce que c’est ce que nous sommes pour une bonne part. Durant les deux ou trois dernières années, certains groupes anarchistes ont essayé de créer des syndicats autonomes à Athènes sur des petits boulots et certains secteurs spécifiques. Il y a ces gens qui travaillent en mobylette ou en moto pour faire les livraisons qui se sont organisés et sont très actifs, qui manifestent sur leurs motos quand des gens se font licencier par exemple. Il y a un syndicat autonomes des gens qui bossent dans l’édition de bouquins et les librairies. C’est encore mineur jusqu’à maintenant. Mais il y a une semaine, ces syndicats autonomes et des anarchistes ont occupé le bâtiment central des gros syndicats à Athènes. Ce même type d’actions est en train de se faire aujourd’hui à Thessalonique. Ici, ils ont été reçus par des syndicalistes de la base avec qui le dialogue a été excellent. A la fin, ils leur ont dit qu’ils étaient les bienvenus pour revenir et tenir d’autres assemblées communes. Des travailleurs des médias ont occupé leur bâtiment et se sont mis en grève parce qu’ils refusaient de servir la soupe gouvernementale. Des danseurs ont occupé l’Opéra national qui est devenu une des bases de convergence du mouvement.

La révolte vous a-t-elle ouvert des perspectives stratégiques ? Quelles limites y voyez-vous ?
Pendant les premiers jours, on ne portait pas directement des analyses. On était dans la rue avec les gens à se battre, à occuper les bâtiments municipaux, les écoles, les universités sans forcément disposer de stratégies claires pour la suite. Tout d’abord, on a gagné sur un point réellement important, c’est la force collective. Des gens qui se retrouvent dans la rue sans les cloisonnements habituels et qui montrent leur force. Après, pour tout dire, nous n’avions pas prévu que ça arriverait de cette manière là et aussi vite. Tous les jours, nous réalisions que nous faisions un pas de plus en avant. On est déjà parvenu à recréer de l’espoir et c’est une des choses dont nous avons le plus besoin pour se préparer à des situations d’insurrection sociale.
Nous avons constaté que nous pouvions nous mettre en trois jours à attaquer une bonne partie des commissariats du pays avec des pierres et des molotov. Il s’est opéré un choix rapide et massif en direction de pratiques combatives. Les gens ont pris conscience de leur force. Le gouvernement savait qu’il ne pourrait pas répondre en continuant à tirer sur les gens parce que ça aurait été une catastrophe politique et que ça risquait d’amplifier le phénomène, comme en 1973.
Après ces journées, il y a beaucoup de personnes qui ne craignent plus l’Etat, en tout cas beaucoup moins, parce que pendant les premiers jours l’Etat a perdu le contrôle. Beaucoup ont réalisé que s’ouvraient de nombreuses possibilités de prendre le contrôle entre nos mains et de le faire perdre à l’Etat. Quand tous ces lycéens sont allés devant les stations de police pour les attaquer, c’était symboliquement très important. Il n’y avait plus cette peur des porcs [4]. Ils se sont fait gazer, mais ils sont restés, ont appris à disperser les gaz en enflammant des barricades, à garder la rue, à repousser les flics. On a vu, ici, ces scènes où des rangées de flics alignés se sont mis à pousser des cris bestiaux parce qu’ils paniquaient et qu’ils cherchaient à se redonner courage. Ils ont cassé cette image d’un Etat tout puissant et de ses grands frères internationaux contre lesquels on ne pourrait espérer agir.
On a pu voir qu’après le troisième jour de la révolte de décembre, l’Etat a essayé de forcer les médias à arrêter d’utiliser certains mots comme "rébellion", à contrôler la manière dont passaient les informations. Mais le gouvernement est en train de perdre de toute façon. Ils ont bien senti que le sol se dérobait sous leurs pieds. Là, ils ont surtout essayé de calculer comment ne pas perdre directement leur place et comment ne pas aboutir à une situation de guerre civile. Alors jusqu’à un certain point, ils ont renoncé au contrôle de la rue. Ils se sont surtout employés à essayer de maîtriser les médias et le dialogue social, à diviser et à faire passer des théories fumeuses comme quoi cette rébellion aurait été préparée par des éléments extérieurs au pays, qu’elle serait le fait d’individus masqués qui manipulaient les foules... Pour l’instant ils sont toujours là, mais affaiblis.
Cela nous a permis de voir à quel point, en construisant des structures de lutte comme Ifanet, en menant des actions dans la vie de tous les jours, on crée un terrain pour que ce genre de choses puisse arriver, pour pouvoir se retrouver avec d’autres. Par exemple depuis les débuts d’Ifanet, on fait des actions et manifestations sur les questions de l’immigration. Mais c’est compliqué de se retrouver sur un terrain de lutte publique avec les immigrés parce qu’il ne peuvent pas toujours s’organiser politiquement ou doivent rester invisibles. Pourtant, on peut voir que depuis deux ans, les immigrés s’organisent entre eux. Par exemple en Crète, ils font des actions de grève de la faim, vont réclamer collectivement des papiers, et ça arrive un peu partout. Autre exemple, dans les deux dernières années, il n’y avait pas eu d’occupations massives des lycées, mais là les lycéens sentent qu’ils peuvent avoir maintenant la force de le faire.

Aujourd’hui, on est allé faire cette manifestation dans un quartier en périphérie de Thessalonique parce que les habitants du coin ont créé un comité de quartier autonome. C’est l’endroit où, l’an dernier, un vendeur de rue étranger a été tué par la police. Cela avait aussi occasionné des émeutes importantes à Thessalonique, d’immigrés et d’anarchistes ensemble dans les rues. Ce soir, il n’y avait que 100 personnes, mais un paquet de gens que l’on ne connaissait pas avant. Il ne s’est rien passé d’extraordinaire, mais les gens taguaient partout, ont détruit un distributeur bancaire, puis les gens du comité de quartier ont pris la scène municipale du spectacle du jour de l’an pour faire un discours, et c’était normal et tranquille... Au delà des confrontations massives et spectaculaires, c’est quand on retrouve cet état d’esprit illégaliste et combatif à tous les niveaux, au quotidien, dans différents quartiers et types de rassemblements, qu’on sent que c’est installé et que ça peut continuer.
Pour moi ce qui est primordial aussi, c’est le développement de la culture du collectif et de l’auto-organisation. Il y a eu diverses luttes fortes ces dernières années et c’était aussi déjà arrivé que des jeunes se fassent tuer par la police. Mais la différence c’est qu’aujourd’hui, la gauche institutionelle, les partis de gauche, sont assez affaiblis et ne peuvent contrôler et manipuler les gens et les actions. Donc beaucoup n’attendent plus que les leaders des différents partis et syndicats leur révèlent leurs plans, leur expliquent quoi faire pour les journées d’après et annoncent les prochaines étapes. Les gens à la base ont repris leur histoire en main.
C’est dans ce sens la première fois qu’est apparu massivement comme outil de lutte, le fait de ne pas seulement occuper des lycées ou des universités, mais aussi d’occuper d’autres types de bâtiments pour y faire des assemblées auto-organisées par la base, par le quartier. C’est nouveau de savoir qu’on peut aussi occuper des cinémas avec les projectionnistes, des bourses du travail avec les syndicalistes de la base, des bâtiments municipaux et gouvernementaux avec leurs employés, l’Opéra national d’Athènes avec ses danseurs et en faire des lieux d’assemblée pour la lutte. Cela nous sort d’un certain isolement des squats ou des facs. Au début, tu nous demandais comment Ifanet a été utilisé dans le mouvement de décembre. La réalité c’est que pour une fois nous n’avons pas tellement utilisé Ifanet. A Ifanet, il y a eu des assemblées, des espaces de travail, des outils à disposition, mais pendant ces journées spécifiques nous n’avions pas tellement besoin du bâtiment d’Ifanet, comme centre d’organisation de la lutte. Pour nous à ce moment là, le plus important était de s’emparer d’espaces encore plus publics pour s’organiser avec plus de personnes. Il y a des personnes qui ne savent pas forcément qu’ils peuvent se rendre à Ifanet, mais quand on a occupé le cinéma le plus grand de la ville, des centaines de gens sont passées dans la journée pour échanger des points de vue. Je pense que nous devons étendre cette tactique d’occupation d’espaces publics à l’avenir.
Notamment parce ces occupations sont un des outils nécessaires à l’organisation collective si l’on vise à substituer largement des formes d’auto-organisation face aux pouvoirs en place.
En France, souvent, les squats "politiques" organisent des activités pour s’autonomiser de la consommation et de la culture capitaliste, permettent de brasser des idées et de se réunir pour lutter. Mais en tant que squats, il ne prennent pas souvent position politiquement sur des luttes dans l’espace public, n’appellent pas à des manifestations, des actions à partir de l’espace autonome et en son nom.
En Grèce cela semble être beaucoup plus le cas. Dans la même mesure, en France, des personnes qui se relient de manière radicale à des luttes en cours ne chercheront pas forcément à identifier des pratiques et des idées avec un groupe donné, ni à revendiquer leurs actions. Il s’agit sûrement de rester plus opaques face à la répression policière, mais aussi de briser les séparations entre les gens en lutte, et de partir du principe que le coté diffus puisse rendre des actions plus partageables et accessibles. En Grèce, il semble qu’il y ait un choix assez systématique d’expliquer les actions par des communiqués de groupes. Pourriez-vous nous parler des choix stratégiques d’Ifanet à ce sujet ?
Comprendre les espaces squattés en Grèce, c’est être conscient de cette spécificité que les squats se constituent comme un groupe de lutte politique. Donc l’assemblée d’Ifanet, ce n’est pas simplement pour parler de la gestion du bâtiment et des activités "internes" : cinéma, concerts, cantine, zone de gratuité, espace informatique, librairie, skate-park... C’est une assemblée politique qui prend des décisions politiques et organise des actions et manifestations en son nom. C’est le cas de la majorité des groupes anarchistes, d’essayer d’avoir une identité politique et de porter des choix stratégiques clairs. C’est notre manière d’arriver dans des luttes qui regroupent des personnes et courants différents, d’être clairs sur ce que l’on porte et sur qui on est. Cela a des avantages et des inconvénients. Mais c’est la mentalité de la majorité des groupes anarchistes ici. Nous rejoignons une action si nous y trouvons suffisamment de caractéristiques sur lesquelles nous accorder. Cette tradition d’avoir des identités politiques claires et de les assumer, on peut penser que ça vient de l’influence de cette tradition communiste-staliniste extrêmement combative et forte. Cela donne parfois des résultats assez arrogants où les différents groupes essaient de se convaincre qu’ils sont les meilleurs. Mais je pense qu’il y a beaucoup d’intérêt dans le fait d’assumer publiquement des actions et des discours. Cela permet à des gens de savoir qu’une dynamique et des pratiques politiques sont reliées à un espace de vie, d’activités, de luttes, au sein duquel il est possible de venir s’organiser. Pour nous, c’est engageant d’assumer des actes qui reflètent une cohérence stratégique et cela oblige à des débats politiques constants. Cela fait aussi que nos lieux ne peuvent être perçus comme des îlots séparés de contre-culture alternative. Avec Ifanet, nous avons organisé beaucoup d’actions contre le nationalisme, le capitalisme, en soutien aux prisonniers... en y apposant notre nom. Quand on a lancé ce groupe sur la précarité, on a fait des assemblées, des brochures et organisé des manifestations à ce sujet en tant qu’Ifanet.
Sur les mouvements étudiants, on appelait pas aux manifestations en tant que squat. Le mouvement venait des universités, d’une initiative beaucoup plus large. Nous y étions présents sans mettre en avant l’identité d’Ifanet, mais sans se cacher non plus. Notre rôle était plus de lancer des nouvelles idées, de nouveaux modes d’actions, dans un dialogue en actes avec ce mouvement.
Cela provoque toujours des débats compliqués chez nous de savoir comment appeler en notre nom à des actions au sein de lutte sociales larges que nous n’avons pas initiées, mais dans lesquelles on se retrouve en bonne partie. On l’a fait dernièrement encore à l’occasion de la journée d’enterrement d’Alexis. On a décidé d’appeler à une manifestation parce qu’on sentait qu’on pouvait y faire vivre nos caractéristiques de lutte. Il y avait un grand nombre de gens présents dans la rue qui voulaient casser et brûler des symboles de l’oppression et c’était très agréable.

Est-ce que l’assemblée d’Ifanet est une assemblée ouverte à laquelle n’importe qui peut se joindre ?
Nos assemblées sont ouvertes et annoncées et il y a chaque semaine entre 50 et 100 personnes qui y participent. Nous considérons que l’élaboration de nos stratégies politiques ne doit pas être secrète mais accessible. Cela arrive qu’il faille organiser des initiatives "surprises", fermer des portes à des moments, que des groupes organisent des actions en leur nom en dehors d’Ifanet. Mais disons que nous tenons à garder une politique d’accessibilité sur une bonne partie de ce qui est fait. Il y a des groupes affinitaires qui peuvent s’organiser en parallèle de manière plus fermée suivant les nécessités.
Tous les squats ne fonctionnent pas de cette manière, certains ont des assemblées plus fermées où l’on est invité par cooptation, par affinités. Il y a d’autres groupes qui font le choix d’être beaucoup plus resserrés avec des caractéristiques extrêmement fortes. Il y a toute une série d’épreuves avant d’espérer pouvoir les rejoindre [rires]. Ce n’est pas forcément négatif dans la mesure où certaines dimensions politiques nécessitent une confiance à 100% et une affinité dense. Mais on ne peut en rester là pour construire un mouvement populaire. Dans les assemblées d’Ifanet, il y a une espèce de noyau de personnes qui sont toujours là, portent le collectif dans la durée avec des analyses et des projets et qui entretiennent entre elles de grands rapports de confiance. D’autres personnes peuvent être plus mouvantes. Il y a beaucoup de gens qui s’expriment durant les assemblées, mais c’est sûr que certains vont être beaucoup plus effacés, ne pas donner leur avis, ne pas lancer de projets d’actions. Il peut y avoir un certain suivisme. Ce sont les désavantages et les risques d’une assemblée ouverte. Mais ce suivisme peut arriver aussi dans des groupes beaucoup plus restreints. Pour moi, c’est important d’avoir des espaces où tout le monde peut venir. Au minimum, les gens peuvent voir comment on agit, comment on s’organise, prendre part à des actions. C’est un lieu d’éducation politique sur le long terme. De mon point de vue, c’est comme une université de base où tu apprends des autres. Tous les gens changent quand ils sont en mouvement dans des luttes, quand ils participent à des assemblées auto-organisées. D’années en années, nous avons vu que des gens restent parfois des mois dans une posture passive, puis commencent ensuite à créer de nouveaux groupes, à initier des actions. Ils apprennent comment ça marche puis lancent leurs propres projets, soit au sein d’Ifanet, soit en allant créer leur propre groupe politique, leur propre squat...
A Thessalonique, cela ne fait que 9 ou 10 ans qu’il y a des squats. Certaines des personnes qui sont aujourd’hui encore impliquées dans Ifanet avaient créé le premier squat dans la vieille ville, le "Black Cat". Aujourd’hui, il y a 5 ou 6 bâtiments squattés de manière ouverte dans la ville et de nombreux espaces occupés dans l’université. Chaque année, se crée ici un nouveau squat, un nouveau groupe. Ces lieux partagent tous cette culture de ne pas prendre un bâtiment pour soi, ou seulement pour des activités internes au bâtiment. Ils s’organisent sur la base d’assemblées et y initient des actions politiques. Ils vont dans la rue en tant que squats selon des choix stratégiques précis et affichés. Ce modèle se répand actuellement dans de nombreuses autres villes.

Quelles sont les luttes politiques, les sujets sur lesquels Ifanet s’implique ?
L’immense usine abandonnée d’Ifanet a été occupée en 2003. Le squat a résulté de besoins et de fermentations dérivés de la lutte contre le sommet de l’Union Européenne en 2003, puis des actions menées après en soutien au sept personnes détenues et en grève de la faim. Ifanet est né de différents groupes qui voulaient agir ensemble de manière plus combative et collective et qui ont décidé qu’ils avaient besoin d’un espace pour ça.
Notre sujet politique originel, c’est le nationalisme, le racisme à l’encontre des migrants. On a commencé ce lieu à un moment où il y a eu un match de foot entre la Grèce et l’Albanie. L’Albanie a gagné. Les Albanais sont allés dans la rue pour fêter ça et les Grecs y sont allés aussi pour les attaquer. C’était un forme de guerre sociale, mais pas vraiment celle que l’on souhaite... Nous nous sommes donc organisés pour agir dans la rue contre ça. On a commencé à parler d’immigration et à lancer des campagnes à ce sujet. Il y a d’autres groupes au sein d’Ifanet. Il y a un groupe à propos du développement des bio-technologies et du renforcement de la domination capitaliste qu’elles impliquent. Il y a un autre groupe sur les choix d’urbanisme qui a agi contre un projet de construction mégalomaniaque d’un métro sous la mer, un projet qui va légitimer une recomposition de certains quartiers. Il y a la bibliothèque pour se réapproprier les savoirs autour d’un projet d’université populaire. Il y un magazine qui s’appelle "Black Out" et l’édition de divers livres, affiches, et magazines plus irréguliers. Il y a un groupe qui travaille sur les questions de genre et les approches féministes. Pour l’instant, c’est plus un laboratoire social pour décrypter les mécanismes de domination qu’un groupe d’action classique. Mais cela joue forcément sur les formes d’organisation et de vie. Il y aussi ici un groupe de soutien aux prisonniers qui initie des actions de solidarité.
Le ministère de la Culture devait implanter un musée d’art moderne à la place d’Ifanet. Mais le ponte local du ministère, après plusieurs scandales liés à des histoires de corruption, a tenté de se suicider en sautant seulement de quelques étages. Il n’a pas réussi et s’en est bien sorti. Mais tous ces grands projets sont actuellement bloqués et ça risque de durer encore un moment. C’est un des avantages d’être face à un Etat aussi chaotique et corrompu. Cela les ralentit beaucoup, d’autant qu’ils sont bien conscients de nos capacités de mobilisation en cas de menaces d’expulsion.
En France, l’Etat essaie depuis plus d’un an d’appliquer des lois anti-terroristes pour tenter d’isoler ceux qui pourraient apporter des pratiques offensives dans les luttes.
Un certain nombre de pratiques de sabotage par exemple sont beaucoup plus communes en Grèce et ce même lors des actions publiques et collectives ? Quelles différences cela fait-il, le gouvernement parvient-il dans ce contexte à appliquer la même stratégie ?
En Grèce comme partout ailleurs, ils essaient d’appliquer des lois et un discours anti-terroristes sur nos luttes. Cela arrive sur des cas assez diversifiés. Il y a quelques années, des personnes ont attaqué des policiers, leur ont volé leur boucliers et ont publié des photos avec les boucliers, dont certaines sont parues dans les journaux. Quelques mois après, ils ont arrêté trois de ces personnes et au tribunal ils ont écopés de chefs d’inculpation reliés à des lois anti-terroristes. C’est assez commun ici que des gens se retrouvent pour des affaires similaires en prison pendant quelques mois. Dans ce cas là, on a organisé pas mal d’actions de soutien et après quelques mois, il les ont relâchés. Et durant leur procès, ils ont abandonné les charges anti-terroristes. Il y a aussi ces quatre personnes qu’ils ont inculpées en novembre 2007 à Thessalonique, sous des lois anti-terroristes en considérant qu’ils étaient un groupe organisé responsable de l’incendie d’une banque et de voitures de multinationales. Trois de ces personnes sont parties en fuite car ils voulaient les mettre en prison en attendant leur procès. Et puis, il s’est organisé une campagne de soutien en Grèce et internationalement, avec des sabotages et attaques incendiaires, des manifs à moto devant la prison, des actions coordonnées d’occupation de stations de radio... On a occupé le bâtiment du syndicat des avocats et on a tenu une assemblée sur les lois anti-terroristes. A la fin, il s’est organisé une grosse manifestation où il avait été décidé que les trois personnes en cavale réapparaîtraient publiquement avec une masse de gens derrière eux. Et ça a marché, ils n’ont pas osé les mettre en prison avant leur procès après ça. Il y aussi ce cas récent, à Larissa, où des étudiants se sont fait arrêter dans une manif, ont été accusés d’avoir cassé des banques et ont été inculpés sous des lois anti-terroristes.
En 2008, il y a eu toutes ces attaques nocturnes de commissariats à Athènes et trois à Thessalonique avec des cocktails molotov et tout ça. On ne savait pas à quoi s’attendre, s’ils arrêtaient des personnes, par rapport à l’application des loi anti-terroristes. Mais maintenant que des lycéens se sont mis à le faire partout en Grèce, cela risque d’être encore plus difficile pour eux de faire valoir que c’est du terrorisme. Dans ce jeu, nous pouvons être assez forts pour gagner face à l’Etat. Et cela se joue dans la rue. Pour notre part, nous ne prenons pas vraiment d’initiatives pour parler aux médias, mais s’il y a un mouvement de solidarité assez fort avec des actions et des initiatives visibles, les partis politiques mainstream, l’Etat et les médias sont forcés de s’exprimer et de prendre position. C’est un dialogue forcé. Notre arme c’est de faire exister tous ces sujets dans l’espace public.
Pour l’instant, cette stratégie d’utilisation de lois anti-terroristes sur nos luttes n’a pas vraiment pris. Il ne semble pas que l’Etat ait une stratégie déterminée à ce sujet. Ils expérimentent. L’Etat grec est très chaotique, c’est un grand enfant. Comparé à l’ampleur du mouvement de décembre, il y a eu un nombre limité d’arrestations et d’inculpations. Ils savent qu’il n’est pas si facile d’aller attraper les gens dans les manifestations et ils savent aussi qu’il y a un soutien fort quand des personnes passent en procès et que les peines ne sont pas aussi lourdes qu’ils pourraient l’espérer. Donc leur stratégie ici a été plutôt de s’employer à casser physiquement les gens, à les envoyer à l’hôpital pour les décourager de retourner dans la rue. Et puis il y a aussi des attaques ciblées, comme cette militante syndicaliste bulgare, Konstantina Kouneva, présidente de l’association des femmes de ménage, qui a été attaquée au vitriol et est entre la vie et la mort.
Est-ce que vous pouvez nous parler de la rébellion des prisonniers grecs de novembre 2008, de leurs modes d’organisation et du soutien extérieur ?
En novembre, il y a eu un mouvement énorme de grève de la faim dans les prisons, pendant 30 jours, avec 80% des 12 000 prisonniers grecs qui y ont participé, dont 6 000 en grève totale. Il y a eu des manifestations de soutien dans la plupart des villes en Grèce qui cette fois, au-delà des anarchistes, rassemblaient très largement la gauche, les ONG, des personnalités politiques et culturelles. Ce mouvement est né d’une insurrection dans les diverses prisons grecques en 2008 où en trois jours, partout, il y avait des prisonniers sur les toits, des feux.
Il n’y avait pas d’organisation politique instituée à l’intérieur des prisons. Mais cette année il y a un comité des détenus qui s’est formé entre plusieurs prisons. Encore une fois, cela a pu arriver parce que des gens ont préparé le terrain. En 2008, ces mutineries sont arrivées après que des flics aient tabassé un gars en prison. Les détenus des autres prisons ont vu dans les médias qu’une mutinerie avait commencé, en ont débattu et ont fait la même chose dans leur taule. Il y a un certain nombre de militants, notamment anarchistes, qui ont passé quelques mois ou quelques années incarcérés un peu partout en Grèce. Et il y aussi de gros réseaux de solidarité à l’extérieur. Ici, à Thessalonique, on va plusieurs fois par an manifester devant la prison pour montrer aux gens à l’intérieur qu’ils sont soutenus. Les prisonniers savent que généralement la plupart des gens qui les soutiennent de l’extérieur sont des anarchistes, alors cela peut aider à créer une confiance entre les prisonniers et les anarchistes qui sont à l’intérieur. Cela aide surtout les gens à l’intérieur à avoir confiance en leurs capacités d’action.
L’organisation n’était pas si facile bien sûr parce qu’ils n’ont pas de téléphones à l’intérieur des prisons, mais quelque fois ils arrivent à en faire entrer illégalement. Il y a aussi des personnes de l’extérieur qui font passer des infos d’une prison à l’autre, qui font intermédiaires pour des échanges téléphoniques. Il faut savoir aussi qu’il y a des conditions spécifiques aux prisons grecques où les détenus sont dans des conditions tellement pitoyables et sont tellement entassés les uns sur les autres que c’est dur de les séparer pour les empêcher de s’organiser. Il n’y a pas de système de chauffage, les bâtiments s’écroulent, les douches ne marchent pas. La moitié des prisonniers sont des immigrés. Une majorité sont là pour des questions d’usage ou de vente de drogues.
Cette année, les détenus ont donc organisé une campagne coordonnée entre les prisons. La première étape, c’était de refuser la nourriture de la cantine, la deuxième c’était la grève de la faim et la troisième était une insurrection généralisée dans les prisons. Au final, ils se sont arrêtés pour l’instant à la deuxième étape. S’ils n’ont pas réussi à gagner sur toutes leurs revendications, les victoires sont néanmoins impressionnantes. Ils sont parvenus à un engagement du gouvernement sur le fait que la moitié des prisonniers soient libérés d’ici avril 2009, ont obtenu la réduction des peines de prison préventive maximale de 18 à 12 mois, le passage de 10 euros à 3 euros voire 1 euro pour transformer sa peine de prison en amendes journalières, la libération de tous les prisonniers à 1/5ème de leur peine si leur condamnation était inférieure à 2 ans, et à un tiers de leur peine si leur condamnation était supérieure à 2 ans. Ils demandent encore l’abolition des prisons pour mineurs, l’autorisation de relations intimes avec leurs partenaires et diverses autres améliorations des conditions d’emprisonnement et d’accès au soin. Après les annonces du gouvernement à ce sujet, ils ont décidé de suspendre momentanément leur mouvement pour laisser au gouvernement le temps d’appliquer les premières réformes.
Extraits du site web d’Ifanet - http://www.fanet.net
L’occupation de cette vieille usine est une réponse pratique à l’irrationalité de la métropole, où les gens sont entassés dans des blocs d’immeubles, où les espaces publics sont désertés, les espaces ouverts transformés en parkings et les usines abandonnées transformées en musées et en centres de divertissement qui vendent des évènements culturels. Le choix de squatter sabote le sens de la propriété privée et la transforme en espace public, ouvert et vivant.
Squatter n’est qu’un moment d’introduction dans un bâtiment, mais ce qu’il en reste c’est la ré-appropriation de l’espace et du temps volé, une expérimentation à travers laquelle nous pouvons réinventer des chemins collectifs pour des processus révolutionnaires, une expérimentation qui nous permette de nous déplacer de manière organisée et combative à travers l’espace existant, en donnant naissance à des amitiés et des relations de confiance. C’est une manière de se déplacer de manière créative vers un dépassement de la société aliénée et de nous-mêmes. Cela signifie aussi vivre un quotidien en confrontation avec la réalité de l’argent et l’organisation hiérarchique et autoritaire des rapports sociaux.
A travers tout ce que nous faisons, nous essayons de faire un pas de plus vers le renversement, vers la collectivisation de nos dénégations et de nos rêves.
Extraits d’un communiqué de l’Espace autonome d’Athènes - mi-janvier 2009
Cette révolte, avec le fracas des vitres brisées, a fait ressurgir de nombreuses questions qui vont du chômage à la nullité du système d’éducation, des multiples exclusions sociales à la vanité du modèle consumériste, de l’absence de structures sociales et collectives, de l’individualisation à la carence de sens de la vie en général ; c’est-à-dire autant d’aspects particuliers d’un système nommé Capitalisme.
Lorsque des pans de la Gauche condamnent « la violence d’où qu’elle vienne », non seulement on renonce à l’évocation même de la révolution mais on réfute de surcroît le droit aux opprimés et exploités à résister et renverser leurs oppresseurs et exploiteurs.
D’aucuns se sont précipités pour se joindre aux injonctions des médias et du monde politique officiel pour « isoler », « condamner », « marginaliser » et dépolitiser l’action du milieu anarchiste et libertaire. D’autres encore cherchent les « intérêts obscurs », « le plan orchestré » et le « centre coordinateur » des 300, au maximum 500 « encagoulés ». Tous se trompent lourdement. Nous reconnaissons le milieu anarchiste et libertaire comme une mouvance historique du mouvement anticapitaliste en général qui a de surcroît non seulement connu ces dernières années un grand afflux d’effectifs et une dissémination dans le pays tout entier mais qui a joué aussi un rôle important dans une série de luttes sociales qui ont marqué la période précédente, du mouvement de défense des espaces publics au mouvement étudiant et d’une série de luttes ouvrières au mouvement contre la répression et la terreur d’État. Le milieu anarchiste et libertaire n’est point un milieu « invisible » et « plein de mystère », mais au contraire un milieu politique visible à la société avec ses collectifs, publications, lieux de fréquentation et occupations, ses éditions. C’est un milieu politique qui non seulement va à l’affrontement et choisit l’action directe mais qui ne produit pas moins un discours politique et l’élaboration de pratiques sociales autonomes.
Extraits de Koukouloforos, distribué à 50 000 exemplaires fin décembre 2008 à Thessalonique
Même si c’est difficile, nous devons nous rencontrer de nouveau. Pour tous ceux qui étaient dehors, dans la rue, agités par une mort tragique, l’explosion se dirigeait contre tout ce qui vole nos vies. Une vie découpée en pièces, chaque jour, entre la maison, le travail, les loisirs – ils nous ont divisés en écoliers, étudiants, travailleurs, en enfants, adolescents et adultes, en hommes et femmes, en natifs et en immigrés. Ils nous ont divisés en catégories ridicules et minuscules et nous ont enfermés dans des écoles, des universités, des entreprises, des magasins et des bars. Ils nous ont offert des maisons minuscules comme des cages, des jobs sous-payés et un futur glauque. Mais durant ces journées, nous avons eu la chance de détruire certaines des choses que nous détestons et de vivre certaines des choses que nous désirons.
Extraits d’une interview d’anarchistes grecs, par le Crimethinc ex-worker collective - fin décembre 2009
Quelle est la visibilité des anarchistes en Grèce en général ? A quel point l’Anarchisme est-il pris "au sérieux" par la majorité des grecs ?
Différentes sortes de gens trouvent des camarades dans des mouvements anarchistes divers et, ensemble, ils se poussent – d’une manière positive, même si elle est parfois antagoniste – à communiquer avec la société. Cette communication intègre la création d’assemblées de quartier, la participation aux luttes sociales, et la préparation d’actions qui ont un sens pour la société en général. Après 30 ans d’anarchisme anti-social, le mouvement anarchiste grec aujourd’hui, avec tous ses problèmes, ses limitations et ses conflits internes, est capable de regarder hors du microcosme anarchiste et de produire des actions qui améliorent la société en général, dans des manières résolument évidentes [5]. D’une certaine manière, on peut dire qu’il y a juste 3 ou 4 ans que les anarchistes ont commencé à se prendre eux-mêmes "au sérieux" et c’est comme cela que l’on nous voit dans la société en général. C’est seulement ces dernières années que nous avons réussi à croître au-delà des limites de la stratégie anti-police qui avait caractérisé nos efforts pendant 25 ans. Selon cette dernière stratégie, on attaque la police, ils arrêtent des gens, on fait des actions de solidarité, et ça recommence. Cela nous a pris 25 ans pour nous dégager de cette routine. Bien sûr, les attaques anti-police et les bagarres continuent, et le mouvement de solidarité envers les prisonniers est plus fort que jamais, mais l’élément anti-social dans le mouvement anarchiste se contrôle lui-même consciemment et nous pouvons parler et agir pour le bénéfice de toute la société maintenant, avec des plans et des actes susceptibles d’être mieux compris par au moins une partie de la société. De nombreuses actions, comme les attaques des supermarchés et la distribution libre de produits volés, sont devenues très populaires et sont bien acceptées. Les attaques de banques, surtout après la crise économique, sont aussi bien acceptées, et les attaques des commissariats ont été adaptées et utilisées par des étudiants dans tout le pays. D’une manière ou d’une autre, nous avons fait les gros titres pendant ces quinze derniers jours. En général, avec notre participation aux luttes des étudiants ou des travailleurs, et dans les luttes écologiques, chaque semaine, des actions entreprises par des anarchistes attirent l’attention et offrent de la visibilité au mouvement anarchiste.
Qu’est ce qui a rendu le mouvement anarchiste si important en Grèce ?
La politique de séparation vis-à-vis des identités subculturelles ont fait comprendre aux gens que pour se dire anarchiste, cela implique une plus sérieuse participation, une plus grande préparation, créativité, plus d’actions que de simplement porter un tee-shirt exhibant l’anti-Christ ou de se balader dans des concerts punks en buvant de la bière et en prenant des pilules hallucinogènes. On comprend maintenant que pour se dire anarchiste, il faut participer aux manifestations, sortir dans la rue avec des banderoles et des drapeaux noir et rouge, crier ensemble des mots d’ordre et montrer une présence anarchiste. Il faut aussi participer chaque semaine à un, deux ou trois rassemblements avec d’autres pour préparer des actions, des plans ou des luttes, si vous voulez être appelés anarchistes. Vous devez être amis avec des gens à qui vous faites confiance à 100% pour préparer quelque chose qui peut être dangereux ; il faut savoir ce qui se passe dans le monde pour décider de vos actions, vous devez être fous ou enthousiastes, pour sentir que vous pouvez faire des choses incroyables – vous devez être prêts à risquer votre vie, votre temps, vos années dans une lutte sans fin. Mieux vaut ne pas trop espérer pour ne pas être déçus. Ne vous attendez pas à gagner. Vous vous habituez à apparaître, à vous battre, et à disparaître encore ; vous savez comment vous rendre invisibles en tant que personnes et visibles comme pouvoir collectif. Vous savez que vous n’êtes pas le centre du monde, mais à tout moment, vous pouvez devenir le centre de votre société.

l’équipe "Blabla"
[1] Quelques retouches ont été effectuées courant février 2009.
[2] Voir notamment Indymedia-Athènes et Indymedia-Thessalonique.
[3] "Le Cagoulé".
[4] des flics.
[5] c’est-à-dire ???????????????????????????????????????????????????????