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Ils nous paraissent grands car nous sommes à genoux... levons-nous !

Chronique des luttes lycéennes dijonnaises.

Depuis le mouvement contre la loi darcos à Dijon l’an dernier une Coordination Lycéenne dijonnaise (CLD - Voir interview dans balabla 8) s’est constituée à Dijon. Après un "appel à reprendre le mouvement !" et une semaine de mini-blocages en septembre, la répression policière brutale de la première manifestation d’octobre et la mise derrière les barreaux de deux manifestants pour quedalle met un coup au mouvement dijonnais qui continue néanmoins à se structurer, notamment par le biais de la Coordination Lycéenne Dijonnaise.

L’occupation de l’inspection académique

Le 20 novembre avait lieu à Dijon une manifestation unitaire de l’éducation nationale avec près de 3000 personnes. A Dijon comme dans d’autres régions, la colère des enseignant-e-s du primaire avait été attisée par une tentative d’amputer le droit aux réunions d’informations syndicales. Ces journées étaient jusqu’à l’an dernier organisées le samedi dans la plupart des écoles. Puisque l’école le samedi matin a été supprimée à la rentrée, les différents syndicats ont décidé d’organiser ces quelques réunions au cours de l’année les vendredi après-midi. En Côte-d’Or comme ailleurs, l’Inspection Académique, inscrite dans la logique actuelle de briser les outils de luttes et d’organisation collective, a essayé d’empêcher leur tenue sur un temps de scolarité.

Pas étonnant donc, qu’à la fin de la manif, plutôt que de s’arrêter tristement comme à l’habitude et de se désagréger petit à petit, une bonne partie du cortège continue et accompagne les enseignant-es jusqu’à l’Inspection Académique. Sur le parvis de l’Inspection, ça crie et ça s’agite, on sent que tout le monde est remonté. Quand à 17h les portes s’entrouvrent dans le but de laisser passer une maigre délégation officielle, les manifestant-es font le forcing et s’engouffrent immédiatement dans les locaux. Le hall et la salle de réunion sont occupés par environ 150 personnes, dont bon nombre de lycéen-nes. L’occupation durera quelques heures à grands renforts de cris et de musique. Face à l’Inspecteur qui ne veut rien lâcher arguant qu’il veut parler à des représentant-es dûment mandatés, les occupant-es organisent le ravitaillement en nourriture et se préparent à tenir la nuit. A 22h30 la police expulse tou-tes les occupant-es à coups de matraques.

Face à un gouvernement qui se targue d’en finir avec la "culture de grève" et pour qui la modernité serait que les mouvements sociaux ne perturbent plus rien et signent donc leur arrêt de mort, il est salvateur de voir se réaffirmer des formes de syndicalisme de lutte et la légitimité qu’il y a à bloquer le bon fonctionnement des institutions si l’on veut se donner les moyens de les faire plier. L’occupation de l’Inspection a encore démontré combien ce type d’actions "archaïques" sont la hantise des représentants du pouvoir qui savent bien que, dans ce cas, ils ne peuvent plus rouler les gens comme à l’habitude par quelques tours de passe-passe et de belles paroles, confortablement assis dans leur bureaux. Les occupations viennent les perturber concrètement là où ils se trouvent et permettent, au-delà des habituelles représentations syndicales, de travailler directement dans des dynamiques d’assemblées et de démocratie directe où les personnes en lutte peuvent se faire entendre et réagir sur le moment. D’ailleurs après cette action commune, des initiatives de réunion inter-prof-étudiants-lycéens ont été lancées.

L’opération "classe vides" ou le début du mouvement national

La journée du 5 décembre relance la motivation lycéenne partout en France. Le mot d’ordre est simple : "journée classe vide : sèche générale contre les loi Darcos". Elle est lancée par des lycéen-nes autonomes par le biais d’une chaîne de sms et de mails qui en quelques semaines parcourent tout le pays. Dans de nombreuses villes (Montpellier, Marseille, Bordeaux, Bourg-en-Bresse, Colmar, Pau ...), les lycées se vident et se bloquent, des manifs sauvages ont lieu rassemblant parfois quelques milliers de personnes. La FIDL, antenne du PS, joue dans les lycées le même rôle que l’UNEF à la fac pour calmer et canaliser les mouvements et en réduire le contenu à une peau de chagrin corporatiste. Quand elle voit l’ampleur de l’initiative « Classe vide », elle tente de la récupérer dans les médias en s’instituant tout à coup organisatrice de cette journée. A Dijon, "classe vide" mobilise timidement avec un petit rassemblement festif Place Emile Zola appelé par la CLD.

Dijon se lève...

Le mercredi 10 décembre est une journée nationale de grève de l’éducation. La mobilisation est forte et l’on sent que les gestes et l’état d’esprit de la révolte grecque trottent dans certaines têtes : il se forme un bloc lycéen, enthousiaste et masqué, reprenant la maintenant célèbre banderole "Ils paraissent grands parce que nous sommes à genoux. Levons nous !". Quelques œufs viennent s’éclater sur des magasins de luxe et la police. Un collégien lance : "un toast pour les grecs hip hip hip hourra" et est immédiatement repris. Cette présence groupée et dynamique en manif relance l’espoir d’une mobilisation, les lycéen-ne-s se donnnent alors rendez-vous Vendredi pour une réunion de coordination.

...pour une semaine de blocus et de manifestations "sauvages".

Alors que dans de nombreuses villes des lycées commencent à être bloqués, Brochon lance le coup d’envoi le vendredi 12 au matin à Dijon avec une belle barricade de poubelles. Seules 45 personnes iront en cours sur 600 élèves. Un appel à faire de même circule tout le week-end et lundi matin à Hyppo, les poubelles du quartier sont aussi mises à contribution pour barrer l’entrée. Le proviseur et quelques membres de l’administration qui s’opposaient au blocage à grands renforts de menaces et de coups de pieds se voient repoussés par des projectiles. Un journaliste se fait chipper son chapeau, sûrement en réaction à la couverture paternaliste et criminalisante des diverses initiatives lycéennes par le Bien Public. Deux autres lycées seront bloqués dans la journée puis comme une traînée de poudre la quasi-totalité des lycées et quelques collèges finissent bloqués. À noter que tous les jours de la semaine les lycéen-ne-s partent en manifs sauvage, quelquefois de plusieurs milliers de personnes, pour aller débrayer les autres lycées, bloquer les rues de la ville, marquer les murs et faire résonner des slogans.

Lundi 12 décembre, le gouvernement, craignant un emballement incontrôlable, annonce le report de sa réforme. Il est important de constater que l’annonce du report de la réforme, destinée à tuer le mouvement, a pour effet contraire de l’étendre. Le BP s’inquiète du syndrôme grec, Darcos parle de « feu au poudre » et pleure l’impossibillité de dialoguer avec les lycéen-ne-s. Tout ceci prouve d’un côté que les lycéen-ne-s sont lucides face aux manipulations politicardes et d’un autre que leurs aspirations critiques vont bien au-delà de la réforme en cours. A Dijon comme dans d’autres villes, on retrouve dans divers textes et slogans, une critique du fichage politique, biométrique, des caméras et du flicage dans les lycées et dans le quotidien. On y entend aussi un refus d’une éducation qui vise principalement à créer des travailleurs/consommateurs efficaces et dociles, avec ses promesses d’avenir insipide.

Jeudi 18 décembre : le pic du mouvement

Le jeudi matin, face à l’hostilité renouvelée de l’administration, une voiture est retournée devant Hyppo. Plusieurs lycéen-ne-s sont arrêté-e-s aux abords de ce lycée puis de Simone Weil, et placé-e-s en Garde à Vue. Il faut souligner qu’Hyppo est un des seuls lycées qui gardera une dynamique de blocage réel et efficace, refusant de se laisser arnaquer par l’administration qui tente (et réussi souvent malheureusement) de négocier un passage pour les non-bloqueurs en menaçant bloqueurs et bloqueuses de sanctions et d’interventions de la police, afin de diviser et de reprendre la main.

L’après-midi le mot passe durant la manif : "blocage de la gare", parce que c’est notamment ce type de ralentissement des flux et de l’économie qui a pu par le passé contribuer à faire plier le gouvernement, par exemple lors du CPE. 3000 personnes rusent la police et s’y introduisent par derrière. Le BP fera à cet égard un récit trépidant depuis l’intérieur d’un QG policier de crise mobilisé pour l’occasion dans la crainte... d’un blocage de gare. Malheureusement, l’arrivé de 6 policiers crée un effet de panique alors que le nombre est clairement dans le camps des manifestant-es. Puis en bon allié des policiers et de la paix sociale, un étudiant armé d’un plot crie au lycéen-ne-s de ne pas aller sur la voie parce qu’illes vont se faire électrocuter et demande à ce que cette action "non-démocratique" cesse puisqu’"elle n’a pas été votée en AG". Malgré cela, 500 personnes restent sur les voies. Le dispositif policier se renforce. On sent qu’il reste à prendre conscience de la force collective qu’il est possible de représenter face à la police. Après une demi-heure de blocage les manifestant-es quittent ensemble les quais pour aller au parc Darcy où se tient une parodie d’AG (qui ressemble plus à un meeting ficelé par quelques "chefs" qui s’échangent le mégaphone qu’à un moment où l’on s’organise tous-tes ensemble)

Obstacles...

A partir de ce moment le mouvement est confronté à divers obstacles. Les vacances arrivent avec la grande fête de la consommation qui attend au tournant. Certains membres de partis politiques et syndicats étudiants se mobilisent, commelors de l’AG du 18 décembre, pour canaliser, appeler à ne pas manifester et à attendre de construire plus tard, un jour, jamais, un "mouvement fort". Localement, la FIDL et le Mouvement des Jeunes Socialistes se fendent d’un communiqué intitulé "appel au calme" publié dans le Bien Public pour appuyer la théorie d’un bande d’agitateurs anarchistes qui manipuleraient les lycéen-ne-s, rejoignant ainsi Alliot-Marie et ses fantasmes de conspiration "anarcho-autonome" pour expliquer la radicalisation des luttes sociales, et diaboliser des discours politiques et des pratiques. Comme la FIDL n’existe pas vraiment à Dijon, elle n’a de toute façon personne pour distribuer son communiqué dans les lycées.

Ainsi légitimer par la gauche et les médias, les policiers peuvent commencer à faire le tour des lycées pour débloquer de force. Pendant la semaine de rentrée, ils seront présents chaque jour devant Hyppo, aux heures de récré, à chaque pause, pour enlever les barrages et pousser les lycéen-nes. On sent depuis la LRU que la répression policière est là autour des lycées et des universités pour éradiquer à tout prix les formes de luttes traditionnelles et concrétiser le voeu de Sarkozy pour que les grèves deviennent sages et "invisibles".

Pour la suite...

Malgré tout, des outils de coordination se sont renforcés et perdurent, par le biais de la CLD, et en dehors des liens se sont créés entre les lycéen-ne-s avec des pratiques d’AG, des échanges de sms, des planifications d’actions pour sortir les manif de leur train-train, l’écriture de tracts et la création d’un blog (qglyceen.brassicanigra.org) qui regroupe les rdv, débats et compte-rendus. Des pratiques comme le blocage des lycées, des axes de circulation ou le port du masque en manif ont été débattues et partagées en vue de faire mieux pour la suite. La coordination lycéenne continue sur Dijon avec des réunions hebdomadaires tous les vendredi à 18h00. A un niveau national, une "Coordination lycéenne d’ici et d’ailleurs", a été créée à l’appel de lycéen-nes de Grenoble, Lyon, Dijon et Chambéry pour se rencontrer et s’organiser. Même si les médias officiels cessent tout à coup d’en parler, à Ales, Amiens, Paris et dans bien d’autres villes les actions lycéennes se sont poursuivies en janvier avec des occupations de rectorats, des manifestations devant les commissariats, des blocages des gares et des guichets. A St-Nazaire, un lycéen interpellé a refusé le fichage ADN.

Encadré : A la Fac...

Depuis janvier à la fac, une assemblée autonome s’est lancée en parallèle aux AG phagocitées par l’UNEF et consorts. Lors du commencement de la grève nationale illimitée des profs, une salle puis un amphi ont été occupés avec des points d’infos quotidiens. Une action péage gratuit a eu lieu, ainsi que des manifestations régulières en ville. Des profs et étudiants proposent des conférences-débats dans le cadre de la grève, jusqu’à présent à la fac mais avec l’envie d’en sortir et de renouer avec des idées d’université populaire. A suivre...

Communiqué de la coordination lycéenne d’ici et d’ailleurs

Depuis quelques mois, nous, lycéen-ne-s sommes rentré-e-s en révolte et agissons. Les raisons ? Elles sont évidentes :

De l’ouverture des filières technologiques aux entreprises à la privatisation des facs, des suppressions de postes aux réformes Darcos, de l’augmentation du temps de travail à l’appauvrissement de la population, du service minimum à la criminalisation des luttes par la “justice” et les médias, de l’antiterrorisme à l’emprisonnement de tous-tes dissident-e-s, du contrôle des médias par les pouvoirs économique et politique aux tentatives de récupération de la révolte par les syndicats (prétendus représentatifs), de l’existence d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale à l’enfermement des sans-papiers dans les centres de rétentions, de la biométrie au fichage par notre ADN, du STIC à EDVIGE, des BACeux à la DCRI (Direction Centrale Renseignement Intérieur), de l’arrivée des puces RFID au contrôle d’internet (veille de l’opinion, loi sur la rétention de données), de l’omniprésence policière à la vidéo surveillance, de la majorité pénale à 12 ans aux prisons pour mineurs … Chaque jour le système gagne du terrain sur nos vies. Face à cela s’indigner est inutile. Voilà pourquoi nous passons à l’action.

L’État utilise différents moyens de répression afin de limiter le développement de notre mouvement. Le plus visible est celui de la police : - Charge, gaz, matraque, flashball, taser,
- Arrestations au hasard pour effrayer les manifestant-e-s,
- Arrestations ciblées pour calmer les plus engagés,
- Policiers en civil cherchant à manipuler le cortège afin de légitimer l’intervention policière. Les administrations de nos lycées suivent les consignes des rectorats et participent activement à la répression en essayant de dissuader les élèves de participer aux manifs et aux blocus (lettres aux parents, exclusions, heures de colles, persécution sur les absences …) Les médias déforment la réalité et discréditent les manifestant-e-s en les faisant passer pour des débiles incapables de comprendre quoi que ce soit. Ils ont tendance à minimiser l’ampleur de la mobilisation et ont pour habitude de relayer la parole des flics en distinguant les gentils manifestant-e-s des méchants casseurs pour nous diviser. Ainsi, nous appelons à la solidarité entre tous et toutes malgré les différences de nos modes d’actions. Et ce, par un soutien aux inculpés et une entraide des manifestant-e-s pour éviter voir empêcher les arrestations.

Toutes nos luttes ne sont pas isolées mais bel et bien issues d’un malaise général. Face à l’oppression quotidienne du système, nous nous organisons indépendamment des syndicats. Des coordinations lycéennes locales fleurissent. Pour se rencontrer, partager nos expériences de lutte, s’organiser et se coordonner nous nous réunissons dans la Coordination lycéenne d’ici et d’ailleurs. Nous n’avons pas envie de devenir une instance décisionnelle du mouvement, nous sommes juste un outil de coordination.

Des manifestations ont lieu dans toutes les villes, mais celles-ci, si déclarées, ont un impact très faible. Ne nous arrêtons pas à battre le pavé, trouvons d’autres modes d’actions : Comme à Amiens n’hésitons pas à nous confronter à la police, comme à Lyon ou Dijon bloquons les gares, comme à Grenoble occupons les administrations et comme partout : Bloquons, occupons les lycées, organisons nous en AG et forums.

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